Note préliminaire : le texte suivant est un
épisode du roman Enfants de Mars et de Vénus, publié en ligne
sous forme de feuilleton tous les lundis et jeudis. Pour les personnes
qui prendraient le train en marche, il est préférable de commencer par
le premier épisode ou d'aller consulter les anciens sur la page Téléchargements. Cet épisode est aussi
disponible en format PDF.
Neuf jours avant que je descende Alys
C’est le bruit de la sonnette qui m’a réveillée. J’ai
grogné. Onze heures trente. Je n’étais déjà pas hyper matinale à la base, mais
la garde à vue avait achevé de décaler mes horaires de sommeil.
Et encore, j’avais eu de la chance, ces trouducs ne m’avaient
gardée que vingt-quatre heures.
Je me suis levée et me suis dirigée vers la porte sans
prendre la peine de m’habiller, et tant pis si quelqu’un voyait que je ne
m’épilais pas les jambes. Je ne vois pas pour qui ça aurait été une surprise,
de toute façon.
En revanche, j’ai attrapé mon poing américain en chemin,
histoire d’avoir un argument à avancer si je me trouvais en face d’importuns.
Heureusement, j’ai vu par le judas que ce n’était que Max. Je
lui ai ouvert la porte et il a froncé les sourcils en voyant ce que j’avais
dans ma main.
« Salut, ai-je fait en
posant l’arme.
— Salut. Je venais voir si t’allais bien. »
Il continuait à avoir son regard fixé sur le poing américain.
Il avait l’air de trouver ça bizarre. Vu ma réputation de violente, je ne
voyais pas pourquoi.
J’ai cherché mon paquet de cigarettes et m’en suis sorti une
alors qu’il s’asseyait sur le lit.
« Ne t’en fais pas,
ai-je dit en l’allumant. Je suis calme, posée, raisonnable, malgré mon jouet.
Et puis, j’ai rêvé qu’un loup-garou venait me bouffer, faut bien être prudente.
»
Je me suis dit qu’il faudrait peut-être que je me fasse faire
des balles en argent, avec cette logique.
« C’est juste que je ne
savais pas que tu avais ça chez toi. »
Heureusement que je n’avais pas sorti mon flingue, alors,
ai-je songé en voyant son expression concernée.
« Sérieusement, a-t-il
repris, ça va ? »
J’ai haussé les épaules. Je n’avais pas pris le temps de me
poser cette question et je n’avais pas envie de le prendre. Si j’admettais que
je ne pouvais rien faire, effectivement, il ne me restait plus qu’à déprimer en
priant pour que ma copine s’en sorte. Seulement, admettre que je ne pouvais
rien faire, ça n’était pas trop mon style.
« Écoute, Max, si t’es
venu pour me dire qu’il faut que je fasse confiance aux flics, aux journaleux
et autres trouducs, laisse tomber. Je ne vais pas rester les bras croisés à me
lamenter.
— Et qu’est-ce que tu vas faire, alors ? »
J’ai essayé de remettre un peu d’ordre dans mes pensées.
J’avais réfléchi un peu à un plan avant de m’endormir, mais je ne m’en
souvenais plus très bien.
« Je m’étais dit, grand
un, buter des journalistes, mais j’imagine que ça n’aiderait pas. »
Max a acquiescé d’un petit signe de tête.
« Ouais. J’ai vu
quelques journaux, c’est dramatique.
— Tu as vu l’entretien avec le psy ? »
Il a acquiescé d’un signe de tête, avec une grimace qui, je
suppose, voulait dire qu’il n’avait pas plus aimé que moi.
« Tu le connais, ce
psy ? ai-je demandé. Je veux dire,
il s’occupe de trans ? »
Je savais que Max faisait pas mal de boulot dans
l’association trans du coin, notamment recenser quels étaient les médecins qui
acceptaient de les traiter à peu près correctement et de leur filer des
hormones sans trop faire chier.
« Pas que je sache. Je
n’espère pas, vu ce qu’il a écrit.
— Donc, grand deux. Allez voir ce bon docteur et
l’interroger.
— Hein ?
»
Max me regardait avec des yeux ronds, visiblement sans savoir
si je plaisantais ou pas.
Je n’étais pas trop sûre de le savoir moi-même. J’avais
vraiment envie d’enfiler une cagoule et de débarquer dans son cabinet, mais il
n’était pas dans le coin.
« Pourquoi c’est lui
qu’on a choisi ? me suis-je demandé
à voix haute. C’est peut-être juste un trou du cul transphobe, mais peut-être
aussi que des gens cherchent à enfoncer Alys. Je voudrais bien vérifier, parce
que les flics ne le feront pas.
— Putain, Lev. Arrête tes conneries. J’ai vu que t’avais été
en garde à vue une journée, ça t’a pas suffit ?
— Bon, on verra pour le psy, ai-je concédé. C’est pas le plus
urgent, de toute façon.
— Ça s’est pas trop mal passé, la garde à vue, au
fait ? » a demandé Max.
« Ça va, ai-je répondu.
Je suis juste accusée d’outrage, rébellion et violence sur agent.
— Pourquoi ?
— Parce que j’ai outragé, me suis rebellé contre et ai
étranglé un agent, ai-je répondu distraitement. Bon, alors : grand C :
tu...
— Trois, a interrompu Max.
— Hein ?
— Tu as fait le point un et le point deux. Si tu veux
continuer, c’est « trois » et pas « C
». »
J’ai soupiré. J’aimais bien Max, mais il avait un certain
côté psychorigide que j’avais par moment du mal à supporter.
« Grand trois, ai-je
néanmoins concédé. Je voudrais que tu m’aides à accéder aux données d’Alys sur
son ordi. »
Je savais qu’il ne serait pas très chaud, mais j’estimais
qu’il serait plus enclin à m’aider s’il pensait me détourner de mon opération
chez le psy, ce qui était la raison principale pour laquelle j’en avais parlé
avant.
« D’accord, a-t-il
soupiré. On voit ça après avoir mangé ? »
J’ai hoché la tête. Il était presque midi. D’accord, je
venais de me lever, mais ça ne m’avait jamais empêché d’avoir faim.
« Kebab ou
pizza ? » ai-je demandé.
Max a souri. Ce que j’aimais bien avec lui, c’est qu’il avait
le même goût pour la junk food que moi.
Max a en fait joujou avec l’ordinateur de Travelotte
pendant que je prenais ma douche. Quand je suis sortie, il était en train
d’éteindre l’ordinateur.
« Tu as
réussi ? ai-je demandé.
— Oui. J’ai mis « azerty
» comme nouveau mot de passe. Tu t’en
souviendras ?
— Je crois que je peux y arriver. Merci. »
Je regardais mon hacker de génie avec une sincère admiration,
mais il a juste haussé les épaules.
« C’est pas très
compliqué, tu sais, quand t’as accès à l’ordi. Il suffit de...
— Tu m’expliqueras ça en mangeant ? » ai-je
suggéré en espérant que, d’ici là, ça lui serait sorti de la tête. Les
explications techniques concernant l’informatique avaient un peu tendance à me
gonfler.
Ça a eu l’air de marcher, puisqu’il a enfilé sa veste et
qu’on est sortis. On a trouvé un compromis raisonnable pour l’endroit où
manger : il s’agissait d’une pizzeria,
mais largement moins miteuse que mes sorties habituelles.
« J’avais peur que tu
sois déprimée, mais tu ne m’as pas l’air très chamboulée », a-t-il remarqué une fois qu’on a eu commandé.
J’ai haussé les épaules. Je n’avais jamais eu la carrure pour
jouer la veuve éplorée. Et puis, Alys n’était pas encore morte, alors je
n’avais pas vraiment de raison de me mettre à chialer.
« Tu croyais
quoi ? ai-je demandé. Que j’allais
être effondrée parce que ma copine est en réalité une tueuse en
série ? Conneries. C’est pas elle.
— Tu penses qu’elle est innocente ?
— Je pense qu’elle n’a pas commis les meurtres dont elle est
accusée. Après, de là à la qualifier d’innocente... »
Max s’est tripoté la barbiche d’un air songeur.
« Je la vois mal tuer
ces filles, a-t-il admis. Ce que je ne comprends pas, c’est pourquoi elle s’est
enfuie. Ni comment, d’ailleurs.
— Pour le comment, c’est par la fenêtre de la salle de bains.
Pourquoi, j’imagine que c’est parce qu’elle avait des raisons d’avoir peur des
flics.
— Je suppose, a-t-il dit.
— Tu l’as connue avant moi, je crois. Tu penses que quelqu’un
pourrait lui en vouloir ?
— Je ne sais pas. Elle ne m’a pas beaucoup parlé d’elle.
— Comment vous vous êtes rencontrés ? »
Nos pizzas arrivaient. On a fait une pause dans la discussion
pendant que la serveuse déposait nos assiettes.
« Elle cherchait
l’adresse d’un médecin qui accepterait de lui prescrire des hormones.
»
J’ai hoché la tête, avant de commencer à manger ma pizza.
« C’était... c’est
sérieux, entre vous deux ?
» a-t-il demandé après un moment de
silence.
J’ai fait semblant de ne pas noter l’utilisation de
l’imparfait. Comme si on n’était plus ensemble sous prétexte qu’elle était
recherchée par tous les flics de France...
« On s’entend bien. On a
un peu les mêmes goûts.
— Vraiment ?
»
Il semblait sceptique.
« Pas en matière de
fringues, évidemment, ai-je admis. Quoique... Mais sinon, ouais, c’est un peu
mon âme-sœur féminine. Sauf qu’elle n’a pas d’âme. »
Je lui avais demandé pour la charrier si elle se considérait
« une âme de femme dans un corps d’homme
», parce que j’avais toujours trouvé la
formule débile. Elle m’avait répondu qu’elle avait vendu son âme, et son corps
aussi, en fait. Ce qui réglait le problème.
« Au fait, a demandé Max
avec un petit sourire vicieux, ce n’est pas toi qui m’avait sorti il y a deux
mois que tu ne coucherais jamais avec, et
c’était tes mots, quelqu’un qui avait
été un
mec ? »
J’ai soupiré. Je ne pouvais pas vraiment lui expliquer que
j’avais dit ça uniquement pour qu’il ne se doute pas que je couchais avec sa
copine.
« Ben, me suis-je
contentée de répondre, j’ai une vision assez souple du mot « jamais ». C’est
de la logique floue, tu vois ? Très
post-moderne. Tu peux pas comprendre. »