Enfants de Mars et de Vénus

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jeudi 2 septembre 2010

Épisode 27 (Chapitre 7 : Suspension consentie de l’incrédulité - suite)

 Note préliminaire : le texte suivant est un épisode du roman Enfants de Mars et de Vénus, publié en ligne sous forme de  feuilleton tous les lundis et jeudis. Pour les personnes qui prendraient le train en marche, il est préférable de commencer par le premier épisode ou d'aller consulter les anciens sur la page Téléchargements. Cet épisode est aussi disponible en format PDF.

Max m’a quittée après le repas, non sans m’avoir fait promettre de ne pas faire de conneries et de laisser tomber mon plan « interrogatoire musclé de psy ».

Il avait raison, évidemment : l’idée de vouloir défendre Alys était complètement irresponsable. Je n’étais ni flic, ni détective privée, et je n’avais personne pour m’aider.

Sauf une fantôme qui avait tendance à apparaître dans mes rêves, mais je n’étais toujours pas complètement sûre qu’elle existât réellement en dehors de mon imagination.

Le truc, c’est que j’avais dans la vie parfois tendance à considérer qu’il était de ma responsabilité d’être un peu irresponsable.

Quand je suis arrivée devant chez moi, je me suis dit un peu tard, plutôt que de ruminer tout cela, j’aurais mieux fait de remarquer le monospace noir que je venais de longer.

J’ai entendu la portière s’ouvrir derrière moi et me suis figée. Merde. J’ai mis ma main dans ma poche et ai senti le contact froid du poing américain. Si ça continuait comme ça, il faudrait que je songe à prendre sur moi quelque chose d’un peu plus sérieux.

« Relax, Lev », a fait la voix derrière moi, et je me suis retournée, un peu rassurée.

C’était Julie. Qu’est-ce qu’elle pouvait bien foutre là ?

« Il faut qu’on cause », a-t-elle dit en me montrant la porte ouverte du monospace. J’étais censée la suivre.

J’ai hésité quelques secondes et suis montée dans la caisse, même si je craignais que ce soit un piège.

En face de moi, il y avait un type que je ne connaissais pas et qui puait le flic à vingt lieues à la ronde. J’allais me relever, mais Julie est entrée à son tour et m’a fait signe de rester assise.

J’ai soupiré. J’aurais encore préféré que ce soit les skins de l’autre jour qui remettent le couvert, tiens.

« Ravi de vous rencontrer, madame Saffi, a fait l’homme en me tendant la main. Je m’appelle Antoine Rocher.

— Vous voulez quoi ?

— Vous vous doutez bien que c’est à propos de votre amie, a-t-il expliqué. Il semblerait que j’ai de nouvelles informations à vous donner. De quoi compléter le dossier que le lieutenant Braille vous a communiqué. »

J’ai lancé un regard furieux à Julie. Nom de Dieu, pourquoi est-ce que cette connasse avait cafté ?

« Oh, a fait Rocher en souriant, ne lui en voulez pas. Elle n’a rien dit. Pas avant que je menace de vous envoyer en prison toutes les deux à cause de vos autres arrangements. »

J’ai retenu une grimace. Soit il était au courant de mes divers larcins, soit il bluffait vachement bien ; malheureusement, j’avais bien peur que ce ne soit pas la seconde option.

« D’accord. Par contre, on est obligés de se la jouer Mafia à discuter de ça dans une bagnole ? ai-je répliqué sur un ton léger. Eux, au moins, ils ont une vraie limousine.

— Avant de vous laisser descendre, j’aimerais que nous soyons au clair sur certains points, a expliqué le policier avec un sourire. Pour être honnête, j’ai des informations qui rendent le rôle de votre amie plutôt... ambigu. Si elle vous contacte, nous pensons qu’il pourrait être bénéfique pour tout le monde si vous nous permettiez d’en savoir plus.

— Servir d’indic, quoi. J’ai une question, quand même. L’enquête sur les trois meurtres, c’est vous qui la menez, maintenant ?

— Pas exactement. »

J’ai froncé les sourcils. Voilà une réponse qui me semblait un peu étrange.

« Pourquoi vous venez me causer de ça, alors ? »

Le policier a soupiré. J’ai supposé qu’il n’aimait pas mon ton. Ça m’arrivait souvent.

« Disons que je fais partie d’une équipe un peu... particulière.

— C’est quoi, ces conneries ? ai-je demandé en me tournant vers Julie.

— Ce n’est pas des conneries, Lev. Quand Rocher t’aura raconté ce qu’il sait, tu verras qu’il y a quelque chose qui pue derrière tout ça et qu’Alys est bien différente de ce qu’elle prétend être.

— Pour l’instant, a repris le policier, je ne vous demande rien. Je veux juste vous communiquer certaines informations. Après cela, j’espère que vous comprendrez à quel point votre amie est dangereuse. Cela dit, vous avez raison, nous ne sommes pas obligés de discuter de cela dans une voiture. »

lundi 30 août 2010

Épisode 26 (Chapitre 7 : Suspension consentie de l’incrédulité)

 Note préliminaire : le texte suivant est un épisode du roman Enfants de Mars et de Vénus, publié en ligne sous forme de  feuilleton tous les lundis et jeudis. Pour les personnes qui prendraient le train en marche, il est préférable de commencer par le premier épisode ou d'aller consulter les anciens sur la page Téléchargements. Cet épisode est aussi disponible en format PDF.

Neuf jours avant que je descende Alys

C’est le bruit de la sonnette qui m’a réveillée. J’ai grogné. Onze heures trente. Je n’étais déjà pas hyper matinale à la base, mais la garde à vue avait achevé de décaler mes horaires de sommeil.

Et encore, j’avais eu de la chance, ces trouducs ne m’avaient gardée que vingt-quatre heures.

Je me suis levée et me suis dirigée vers la porte sans prendre la peine de m’habiller, et tant pis si quelqu’un voyait que je ne m’épilais pas les jambes. Je ne vois pas pour qui ça aurait été une surprise, de toute façon.

En revanche, j’ai attrapé mon poing américain en chemin, histoire d’avoir un argument à avancer si je me trouvais en face d’importuns.

Heureusement, j’ai vu par le judas que ce n’était que Max. Je lui ai ouvert la porte et il a froncé les sourcils en voyant ce que j’avais dans ma main.

« Salut, ai-je fait en posant l’arme.

— Salut. Je venais voir si t’allais bien. »

Il continuait à avoir son regard fixé sur le poing américain. Il avait l’air de trouver ça bizarre. Vu ma réputation de violente, je ne voyais pas pourquoi.

J’ai cherché mon paquet de cigarettes et m’en suis sorti une alors qu’il s’asseyait sur le lit.

« Ne t’en fais pas, ai-je dit en l’allumant. Je suis calme, posée, raisonnable, malgré mon jouet. Et puis, j’ai rêvé qu’un loup-garou venait me bouffer, faut bien être prudente. »

Je me suis dit qu’il faudrait peut-être que je me fasse faire des balles en argent, avec cette logique.

« C’est juste que je ne savais pas que tu avais ça chez toi. »

Heureusement que je n’avais pas sorti mon flingue, alors, ai-je songé en voyant son expression concernée.

« Sérieusement, a-t-il repris, ça va ? »

J’ai haussé les épaules. Je n’avais pas pris le temps de me poser cette question et je n’avais pas envie de le prendre. Si j’admettais que je ne pouvais rien faire, effectivement, il ne me restait plus qu’à déprimer en priant pour que ma copine s’en sorte. Seulement, admettre que je ne pouvais rien faire, ça n’était pas trop mon style.

« Écoute, Max, si t’es venu pour me dire qu’il faut que je fasse confiance aux flics, aux journaleux et autres trouducs, laisse tomber. Je ne vais pas rester les bras croisés à me lamenter.

— Et qu’est-ce que tu vas faire, alors ? »

J’ai essayé de remettre un peu d’ordre dans mes pensées. J’avais réfléchi un peu à un plan avant de m’endormir, mais je ne m’en souvenais plus très bien.

« Je m’étais dit, grand un, buter des journalistes, mais j’imagine que ça n’aiderait pas. »

Max a acquiescé d’un petit signe de tête.

« Ouais. J’ai vu quelques journaux, c’est dramatique.

— Tu as vu l’entretien avec le psy ? »

Il a acquiescé d’un signe de tête, avec une grimace qui, je suppose, voulait dire qu’il n’avait pas plus aimé que moi.

« Tu le connais, ce psy ? ai-je demandé. Je veux dire, il s’occupe de trans ? »

Je savais que Max faisait pas mal de boulot dans l’association trans du coin, notamment recenser quels étaient les médecins qui acceptaient de les traiter à peu près correctement et de leur filer des hormones sans trop faire chier.

« Pas que je sache. Je n’espère pas, vu ce qu’il a écrit.

— Donc, grand deux. Allez voir ce bon docteur et l’interroger.

— Hein ? »

Max me regardait avec des yeux ronds, visiblement sans savoir si je plaisantais ou pas.

Je n’étais pas trop sûre de le savoir moi-même. J’avais vraiment envie d’enfiler une cagoule et de débarquer dans son cabinet, mais il n’était pas dans le coin.

« Pourquoi c’est lui qu’on a choisi ? me suis-je demandé à voix haute. C’est peut-être juste un trou du cul transphobe, mais peut-être aussi que des gens cherchent à enfoncer Alys. Je voudrais bien vérifier, parce que les flics ne le feront pas.

— Putain, Lev. Arrête tes conneries. J’ai vu que t’avais été en garde à vue une journée, ça t’a pas suffit ?

— Bon, on verra pour le psy, ai-je concédé. C’est pas le plus urgent, de toute façon.

— Ça s’est pas trop mal passé, la garde à vue, au fait ? » a demandé Max.

« Ça va, ai-je répondu. Je suis juste accusée d’outrage, rébellion et violence sur agent.

— Pourquoi ?

— Parce que j’ai outragé, me suis rebellé contre et ai étranglé un agent, ai-je répondu distraitement. Bon, alors : grand C : tu...

— Trois, a interrompu Max.

— Hein ?

— Tu as fait le point un et le point deux. Si tu veux continuer, c’est « trois » et pas « C ». »

J’ai soupiré. J’aimais bien Max, mais il avait un certain côté psychorigide que j’avais par moment du mal à supporter.

« Grand trois, ai-je néanmoins concédé. Je voudrais que tu m’aides à accéder aux données d’Alys sur son ordi. »

Je savais qu’il ne serait pas très chaud, mais j’estimais qu’il serait plus enclin à m’aider s’il pensait me détourner de mon opération chez le psy, ce qui était la raison principale pour laquelle j’en avais parlé avant.

« D’accord, a-t-il soupiré. On voit ça après avoir mangé ? »

J’ai hoché la tête. Il était presque midi. D’accord, je venais de me lever, mais ça ne m’avait jamais empêché d’avoir faim.

« Kebab ou pizza ? » ai-je demandé.

Max a souri. Ce que j’aimais bien avec lui, c’est qu’il avait le même goût pour la junk food que moi.

*****

Max a en fait joujou avec l’ordinateur de Travelotte pendant que je prenais ma douche. Quand je suis sortie, il était en train d’éteindre l’ordinateur.

« Tu as réussi ? ai-je demandé.

— Oui. J’ai mis « azerty » comme nouveau mot de passe. Tu t’en souviendras ?

— Je crois que je peux y arriver. Merci. »

Je regardais mon hacker de génie avec une sincère admiration, mais il a juste haussé les épaules.

« C’est pas très compliqué, tu sais, quand t’as accès à l’ordi. Il suffit de...

— Tu m’expliqueras ça en mangeant ? » ai-je suggéré en espérant que, d’ici là, ça lui serait sorti de la tête. Les explications techniques concernant l’informatique avaient un peu tendance à me gonfler.

Ça a eu l’air de marcher, puisqu’il a enfilé sa veste et qu’on est sortis. On a trouvé un compromis raisonnable pour l’endroit où manger : il s’agissait d’une pizzeria, mais largement moins miteuse que mes sorties habituelles.

« J’avais peur que tu sois déprimée, mais tu ne m’as pas l’air très chamboulée », a-t-il remarqué une fois qu’on a eu commandé.

J’ai haussé les épaules. Je n’avais jamais eu la carrure pour jouer la veuve éplorée. Et puis, Alys n’était pas encore morte, alors je n’avais pas vraiment de raison de me mettre à chialer.

« Tu croyais quoi ? ai-je demandé. Que j’allais être effondrée parce que ma copine est en réalité une tueuse en série ? Conneries. C’est pas elle.

— Tu penses qu’elle est innocente ?

— Je pense qu’elle n’a pas commis les meurtres dont elle est accusée. Après, de là à la qualifier d’innocente... »

Max s’est tripoté la barbiche d’un air songeur.

« Je la vois mal tuer ces filles, a-t-il admis. Ce que je ne comprends pas, c’est pourquoi elle s’est enfuie. Ni comment, d’ailleurs.

— Pour le comment, c’est par la fenêtre de la salle de bains. Pourquoi, j’imagine que c’est parce qu’elle avait des raisons d’avoir peur des flics.

— Je suppose, a-t-il dit.

— Tu l’as connue avant moi, je crois. Tu penses que quelqu’un pourrait lui en vouloir ?

— Je ne sais pas. Elle ne m’a pas beaucoup parlé d’elle.

— Comment vous vous êtes rencontrés ? »

Nos pizzas arrivaient. On a fait une pause dans la discussion pendant que la serveuse déposait nos assiettes.

« Elle cherchait l’adresse d’un médecin qui accepterait de lui prescrire des hormones. »

J’ai hoché la tête, avant de commencer à manger ma pizza.

« C’était... c’est sérieux, entre vous deux ? » a-t-il demandé après un moment de silence.

J’ai fait semblant de ne pas noter l’utilisation de l’imparfait. Comme si on n’était plus ensemble sous prétexte qu’elle était recherchée par tous les flics de France...

« On s’entend bien. On a un peu les mêmes goûts.

— Vraiment ? »

Il semblait sceptique.

« Pas en matière de fringues, évidemment, ai-je admis. Quoique... Mais sinon, ouais, c’est un peu mon âme-sœur féminine. Sauf qu’elle n’a pas d’âme. »

Je lui avais demandé pour la charrier si elle se considérait « une âme de femme dans un corps d’homme », parce que j’avais toujours trouvé la formule débile. Elle m’avait répondu qu’elle avait vendu son âme, et son corps aussi, en fait. Ce qui réglait le problème.

« Au fait, a demandé Max avec un petit sourire vicieux, ce n’est pas toi qui m’avait sorti il y a deux mois que tu ne coucherais jamais avec, et c’était tes mots, quelqu’un qui avait été un mec ? »

J’ai soupiré. Je ne pouvais pas vraiment lui expliquer que j’avais dit ça uniquement pour qu’il ne se doute pas que je couchais avec sa copine.

« Ben, me suis-je contentée de répondre, j’ai une vision assez souple du mot « jamais ». C’est de la logique floue, tu vois ? Très post-moderne. Tu peux pas comprendre. »

lundi 23 août 2010

Épisode 25 (Chapitre 6 : Transmutations - fin)

 Note préliminaire : le texte suivant est un épisode du roman Enfants de Mars et de Vénus, publié en ligne sous forme de  feuilleton tous les lundis et jeudis. Pour les personnes qui prendraient le train en marche, il est préférable de commencer par le premier épisode ou d'aller consulter les anciens sur la page Téléchargements. Cet épisode est aussi disponible en format PDF.

« Mademoiselle Saffi ? »

J’ai grogné et ai levé les yeux vers la porte de mon appartement, devant laquelle se tenait un type plutôt maigre et brun, habillé en chemise et pantalon chic.

J’avais dû m’endormir sur l’ordinateur, mais ça n’expliquait pas pourquoi un trou du cul se sentait autorisé à rentrer chez moi.

« C’est pas mademoiselle.

— Je suis venu apporter un message », a-t-il dit en s’approchant de moi, et là, j’ai tout de suite senti l’embrouille.

Je suis restée cool, cela dit, parce que, globalement, dans la vie, je reste toujours plutôt cool.

« Il ne fallait pas vous emmerder, ai-je dit en sortant une clope de son paquet. Je lis mes e-mails. Parfois.

— Vous devez abandonner », a-t-il lentement, sur un ton monocorde.

Il avait continué à se rapprocher de moi et en était au stade où il était trop près. Je me suis levée, histoire de montrer que je n’allais pas me laisser faire par un connard dans son genre.

« Abandonner quoi ? ai-je demandé en allumant ma clope.

— Vos recherches concernant le travesti. Il vous a trompé et trahi. Il ne mérite pas que vous mourriez pour lui. »

Je lui ai envoyé un direct du droit dans la mâchoire, et le type s’est écroulé par terre.

« C’est « elle », connard ! » ai-je répliqué.

Je m’attendais un peu à ce qu’il sorte un flingue et le pointe sur moi. S’il jouait à ça, il allait se prendre un gros coup de godasse avant d’avoir pu viser.

« Et tu te prends pour qui, pour venir me faire chier dans mon appart’ ? »

L’homme s’est tourné vers moi. Il m’a jeté un regard mauvais, qui lui donnait un air de méchant qui allait bien avec sa barbe de quelques jours.

Hey, une seconde, Lev, ai-je soudainement réalisé. Il était imberbe il y a une minute.

« Tu refuses », a constaté le nouveau barbu. « Alors, tu dois mourir. »

Il n’y avait pas que sur son visage que des poils avaient poussé : c’était aussi le cas sur ses mains. Ses ongles s’agrandissaient à vue d’œil, et il semblait beaucoup moins maigrichon que quand je l’avais vu pour la première fois.

Je ne comprenais rien à ce qui était en train de se passer, mais tout ça ne sentait pas bon. J’ai profité du fait qu’il était encore à terre pour lui envoyer un gros coup de ranger coquée dans l’estomac, mais il l’a bloqué d’une main griffue et m’a fait tomber au sol.

Et merde.

J’ai essayé de me relever, mais il a été plus rapide que moi et m’a attrapé par les épaules avant de me projeter. J’ai percuté la fenêtre de la pièce et me suis effondrée par terre.

« Ouch. »

Ses « mains » avaient déchiré partiellement mon débardeur — et la peau en dessous — mais ce n’était rien par rapport au sort que le type avait fait à ses propres vêtements.

Si on pouvait encore appeler « type » une espèce de grosse bête bipède poilue qui me regardait avec des méchants yeux jaunes.

J’avais déjà vu des films et lu des bouquins — même si c’était surtout des bandes dessinées — aussi n’ai-je pas eu de mal à mettre un nom sur cette chose : loup-garou. Évidemment, les loups-garous n’existaient pas, mais, manifestement celui-ci n’était pas au courant.

« OK, ai-je dit en ramassant la cigarette qui avait roulé par terre. Tu veux la jouer comme ça... »

Quand j’avais vu les films ou les bouquins sus-mentionnés, je m’étais toujours demandée comment je réagirais si je devais être, dans la vraie vie, confrontée à une telle créature. Est-ce que j’y croirais ? Est-ce que je penserais être devenue folle ? Est-ce que j’arriverais à garder la classe ?

Je comptais bien prendre la troisième option, ou mourir en essayant.

Le loup m’a sauté dessus et je ne l’ai évité que de justesse en faisant une roulade vers le lit, auquel je me suis cognée au passage.

« Aïe », ai-je dit en constatant que le loup-garou, au lieu d’être passé à travers la vitre pour s’écraser quelques étages plus bas — ce qui m’aurait plutôt arrangée — s’était écrasé contre un mur de briques qui avait remplacé ma fenêtre.

Encore une bizarrerie qu’il faudrait que j’élucide si je survivais à ce combat, ce que le loup-garou n’était pas manifestement décidé à me laisser faire.

Il m’a encore bondi dessus, et j’ai une fois de plus réussi à l’esquiver en sautant sur le lit. Avantage : cette fois-ci, je ne m’étais pas fait mal dans le mouvement. Inconvénient : vu ma position, j’allais avoir du mal à en enchaîner un autre, de mouvement.

Alors que j’essayais de me relever, la créature m’a attrapée la jambe et je me suis à nouveau retrouvée allongée à plat ventre sur le lit. Pas besoin de faire un dessin pour qu’on comprenne que ce n’est pas vraiment la position idéale dans un combat rapproché.

J’ai poussé un cri de douleur quand j’ai senti les dents du loup-garou se planter dans mon mollet gauche à travers mon pantalon en cuir. Saloperie.

Je lui ai envoyé un coup de tatane dans la gueule avec mon pied libre et il a lâché prise. J’ai alors balancé mes jambes de l’autre côté du lit et me suis relevée, manquant de m’écrouler à cause de la douleur à la jambe gauche.

Je me suis tournée vers le loup-garou qui se relevait aussi. Il avait un sourire carnassier, et je le comprenais un peu, vu que j’étais dans le pétrin.

Alors, j’ai vu le collier qui traînait sur la petite table à côté du lit. Un de mes colliers brillants et bling-bling que j’aimais bien mettre de temps en temps, surtout avec une chemise ouverte ; celui-ci avait en plus une certaine valeur sentimentale parce que je l’avais chourré à un vrai connard. J’y avais rajouté des dog tags au nom de « Léviathan », mais du coup je portais l’ensemble plutôt rarement, parce qu’avec le treillis et les rangers ça faisait vraiment trop bidasse, même pour moi.

Bref, quand j’ai vu ça, c’est moi qui me suis mise à sourire.

Le loup m’a sauté dessus et on s’est effondrés au sol tous les deux : moi dessous, sur le dos, lui au dessus. Il a levé son bras, se préparant à frapper, et j’ai tendu le mien pour attraper le collier. Puis il m’a lacéré la figure alors que je lui envoyais également mon poing dans la tête.

J’ai senti le sang chaud couler dans mon cou mais c’est le loup qui s’est mis à hurler de douleur, déclenchant en moi une satisfaction sadique.

Bingo. En plus d’avoir une valeur sentimentale et des dog tags, mon collier était en argent. Une matière que les loups-garous ne pouvaient pas piffrer. C’était bien connu.

Je l’ai frappé une nouvelle fois en tenant la chaîne autour de mes doigts, et je me suis dit qu’il était dommage que mon poing américain n’ait pas été en argent massif plutôt qu’en acier. Avec ça, j’aurais pu devenir Lev, Tueuse de loups-garous.

Fermement décidée à obtenir le titre même sans posséder l’accessoire, je me suis dégagée de la bête et me suis mise à genoux au-dessus de lui.

Ensuite, j’ai passé le collier autour de son cou et j’ai commencé à serrer. Simple et efficace.

Je n’aime pas qu’on vienne me gonfler chez moi.

*****

J’ai grogné et ai levé les yeux vers la porte de mon appartement. Personne.

J’avais dû m’endormir sur l’ordinateur et faire un rêve idiot.

J’ai sorti une cigarette de son paquet et l’ai allumée, émergeant doucement de ma sieste improvisée.

J’ai décidé qu’il était temps d’abandonner mes recherches sur Internet et de prendre une bonne nuit de sommeil. Allongée dans un vrai lit, je ne ferais peut-être pas de rêve à la con.

Avant d’éteindre la lumière, j’ai quand même attrapé le collier qui traînait à côté et l’ai passé autour de mon cou. Juste au cas où.

jeudi 19 août 2010

Épisode 24 (Chapitre 6 : Transmutations - suite)

 Note préliminaire : le texte suivant est un épisode du roman Enfants de Mars et de Vénus, publié en ligne sous forme de  feuilleton tous les lundis et jeudis. Pour les personnes qui prendraient le train en marche, il est préférable de commencer par le premier épisode ou d'aller consulter les anciens sur la page Téléchargements. Cet épisode est aussi disponible en format PDF.

Quand je suis repassée chez Alys, j’ai pu constater avec un certain soulagement que les policiers avaient foutu le bordel dans son appartement mais n’avaient pas fait une fouille trop approfondie : j’ai ainsi pu sortir mon poing américain des toilettes. Ça m’aurait fait chier qu’il ait été confisqué.

Je suis ensuite retournée chez moi, craignant un peu de voir le sort qu’avait subi mon studio pendant mon absence, mais les flics n’avaient visiblement pas mené de perquisition ici. Soit j’avais du pot, soit ils avaient planqué des micros et ne voulaient pas éveiller mes soupçons.

Je me suis allongée sur le lit et ai sorti le dossier d’Alys de mon sac.

J’ai hésité un peu avant de l’ouvrir. C’était privé, avec plein de choses qu’elle n’avait peut-être pas envie que j’apprenne. En même temps, ça pouvait peut-être m’aider...

M’aider à quoi, d’abord ? La retrouver avant tous les flics du pays ? Ça paraissait peu probable. La disculper ? Comment étais-je censée m’y prendre ?

J’ai ouvert le dossier, espérant qu’il me donnerait peut-être des réponses. J’ai été déçue.

La seule chose que ça m’a confirmée, c’était que le journaliste qui avait pondu son article minable avait eu accès à ce même document. En dehors de ça, il n’y avait pas grand chose.

À vrai dire, je ne souhaitais pas connaître tous les détails de la vie privée d’Alys, mais j’avais espéré que les informations collectées récemment auraient pu me donner une vague idée de :

  1. qui pouvait bien en vouloir à ma copine ;
  2. qu’est-ce que les flics savaient sur elle ;
  3. est-ce que j’étais soupçonnée aussi ou pas.

Malheureusement, les informations les plus récentes remontaient au moment de la manifestation où je l’avais rencontrée, ce qui ne m’apprenait rien de nouveau.

En dehors de ça, le dossier était assez inintéressant et me semblait plutôt vide, à part le meurtre dont elle avait été soupçonnée dans sa jeunesse. Il n’y avait guère que des journalistes en mal de sensations fortes qui pouvaient rendre ça véritablement effrayant. Je n’arrivais même pas à comprendre la réaction de Julie.

Je suis sûre que mon dossier était plus impressionnant.

Bref, tout cela ne m’avançait pas beaucoup ; en tout cas, ça ne m’avait pas vraiment convaincu que mon amie avait pu assassiner sept nanas pour se faire un manteau en peau de femme.

J’ai ensuite regardé les dates et, là, j’ai réalisé que quelque chose clochait. D’après ce qui était indiqué, Alys devait avoir autour de quarante ans, et elle ne les faisait vraiment pas.

Je me suis alors souvenue de la façon dont elle avait utilisé la Carte Vitale qu’elle avait « empruntée » à un de nos agresseurs et je me suis demandée, un sourire aux lèvres, si le nom de naissance d’Alys avait vraiment été Stéphane Durant.

*****

Je suis ensuite allée récupérer l’ordinateur d’Alys à la gare, estimant qu’elle serait sans doute trop surveillée ou occupée pour y aller elle-même et que ça me donnerait peut-être un moyen de la contacter.

J’ai perdu une bonne heure pour récupérer son sac, entre le temps de transport, la galère pour trouver la bonne personne et les vérifications d’usage.

Ils ont fini par me filer le sac de ma copine, et j’ai pu rentrer chez moi, chargée comme une mule.

Aussitôt rentrée, j’ai déballé l’ordinateur portable de Travelotte et l’ai allumé. Évidemment, elle avait un mot de passe. Merde. Je n’allais pas m’amuser à essayer de deviner lequel c’était.

Comment je pouvais faire ?

Max s’y connaissait un peu en ordinateur, mais le problème était que Max connaissait aussi Alys, et qu’il n’était pas certain qu’il accepte de faire ce qui s’apparentait à une atteinte à sa vie privée.

Je me suis donc contentée de prendre mon ordi à moi et d’aller glander sur Internet. J’ai entrepris de regarder tout ce qui pouvait bien se dire sur cette affaire en ligne, et je l’ai vite regretté.

Alys était présentée comme une réincarnation du méchant du Silence des Agneaux. Il était d’ailleurs affligeant de voir le nombre de personnes qui pensait que c’était Hannibal Lecter qui voulait se faire des manteaux en peau de femmes, alors que lui ne voulait que bouffer des humains. Ces gens là n’avaient vraiment aucune culture.

Pour ma part, bien que sans être nommée, j’étais présentée comme une personne suspecte, « déséquilibrée » et « connue des services de police ». C’était, au final, relativement léger.

J’ai fini par laisser tomber mes activités pour la journée : j’étais sur les nerfs, éprouvée moralement par ma garde à vue et par le fait que ma copine du moment était la personne la plus recherchée du pays et, surtout, j’étais complètement épuisée.

lundi 16 août 2010

Épisode 23 (Chapitre 6 : Transmutations)

 Note préliminaire : le texte suivant est un épisode du roman Enfants de Mars et de Vénus, publié en ligne sous forme de  feuilleton tous les lundis et jeudis. Pour les personnes qui prendraient le train en marche, il est préférable de commencer par le premier épisode ou d'aller consulter les anciens sur la page Téléchargements (une compilation des chapitres précédents est notamment disponible). Cet épisode est aussi disponible en format PDF.

Dix jours avant que je descende Alys

J’ai été libérée le lendemain, après avoir dû signer un monceau de paperasses. J’ai tout de même pris le temps de corriger le passage concernant mon agression sur le lieutenant Laurel, histoire de préciser pourquoi je m’étais sentie obligée de le foutre à terre et de l’étrangler : c’était éducatif, ça n’avait pas été juste pour le plaisir.

N’allez pas croire que je n’y avais pas pris mon pied, cela dit.

J’ai appris que je pouvais ressortir libre mais que je serais convoquée ultérieurement pour outrage, rébellion et violence sur agent. Comme quoi, j’allais peut-être quand même devoir voir mon avocat.

La première chose que j’ai fait en sortant du commissariat a été de m’acheter les journaux du matin — et un hot-dog, aussi, parce que j’avais la dalle.

J’ai rapidement regretté d’avoir commencé à manger avant de lire, parce que j’ai failli tout recracher.

Le premier journal que j’avais ouvert avait fait sa une sur Alys, qui semblait maintenant être devenue l’ennemie publique numéro un, et il s’acharnait à parler d’elle au masculin.

En plus, ce n’était pas le pire. Dans l’après-midi qui avait suivi mon arrestation et la fuite de Travelotte, ils avaient réussi à obtenir des tas d’informations sur elle et même à dégotter un psy pour les analyser, analyses qui valaient leur pesant de cacahouètes.

Grosso modo, le type expliquait qu’Alys n’était manifestement pas une vraie trans mais une — enfin, lui employait le masculin — malade mentale. Les termes « psychopathe » et « schizophrène » étaient utilisés. Ensuite, il listait quelques arguments censés corroborer sa théorie : traitement psychiatrique, prostitution et agressions violentes étaient mis dans le même sac.

Cela dit, le qualificatif de « psychopathe » avait au moins le mérite d’expliquer pourquoi elle sortait avec moi.

J’ai refermé le journal et ai avalé quelques bouchées de hot-dog pour me calmer, puis j’ai envisagé mes possibilités d’action.

Le plus évident et le plus jouissif aurait été de commencer par faire une descente au journal en question, histoire d’être aussi pédagogique avec le journaleux et le psy que je l’avais été avec Laurel. Le seul inconvénient était qu’ils étaient sans doute sur Paris. Il faudrait que je remette cela à plus tard.

Pour commencer, il valait sans doute mieux que je sache ce que les flics savaient exactement sur Alys et sur moi, et j’avais une assez bonne idée de par où commencer.

*****

Autre arrondissement, autre commissariat, mais j’avais quand même une certaine impression de déjà-vu ; cela dit, cette fois-ci j’y entrais de mon plein gré, et j’espérais en ressortir plus rapidement.

Je suis passée d’un pas rapide devant l’accueil, l’air d’être chez moi, histoire que personne n’ait la malheureuse idée de me demander ce que je foutais là. J’ai ensuite pris les escaliers pour monter au deuxième étage et ai suivi le couloir jusqu’au bureau 203. J’ai ouvert la porte sans frapper.

Julie était en train de faire remplir une déclaration à un mec, et elle a levé les yeux au ciel en me voyant.

« Tu pourrais au moins prévenir avant d’entrer comme ça.

— Il faut qu’on cause.

— Je suis occupée.

— Je peux attendre », ai-je dit en restant debout derrière le type, qui avait l’air un peu stressé par ma présence.

Julie lui faisait remplir une déclaration de vol de voiture, plus pour l’assurance que pour lancer une enquête.

« Ne vous en faites pas », a-t-elle lâché en voyant que l’homme tournait régulièrement la tête pour voir ce que je faisais dans son dos. « Elle ne mord pas. Tenez, signez ici. »

Il a lu rapidement la déclaration avant de signer. Bonne idée. Ne jamais signer aveuglément les papiers des flics.

« Est-ce que vous savez, ai-je demandé à Julie, qu’avec l’informatique, on n’est pas obligé de garder l’aspect vieille machine à écrire pourrie ? Il y a un truc qui s’appelle des polices, vous devriez connaître le mot, il est inscrit sur votre bâtiment. »

La fliquette a lâché un soupir.

« C’est bon, a-t-elle dit au type. Je vais maintenant pouvoir m’occuper de l’emmerdeuse qui a l’air d’une humeur encore plus massacrante que d’habitude. »

L’homme s’est levé, une copie de sa déposition à la main, et j’ai pris sa place sur la chaise après avoir fermé la porte.

« Des trous du cul m’ont foutue en garde à vue, ai-je expliqué.

— Je suis au courant, a-t-elle dit. On a vu ça hier.

— Et tu m’as laissée pourrir au trou ? »

Julie a soupiré et m’a jeté un regard fatigué.

« Lev, tu n’as pas une carte chance « sortir de garde à vue ». Je ne peux pas faire libérer mes potes sur demande. Ça ne marche pas comme ça.

— Et persuader un flic de retirer sa plainte ? ai-je demandé. Tu pourrais ? »

Elle a levé les yeux au ciel.

« Une plainte pour quoi ?

— Outrage, rébellion, violence.

— C’était justifié ?

— Bien sûr, que c’était justifié. C’était vraiment un trou du cul.

— Je voulais dire, est-ce que la plainte était justifié ? Manifestement, la réponse est oui.

— Je l’ai juste un peu étranglé. »

Elle m’a jeté un nouveau regard affligé, puis a haussé les épaules.

« Je verrai ce que je peux faire, mais franchement...

— Sinon, est-ce que tu pourrais me filer le dossier de quelqu’un ? ai-je demandé.

— Laisse-moi devenir. Stéphane Durand.

— Elle s’appelle Alys.

— Légalement, son nom c’est Stéphane Durand. Elle ne t’avait même pas dit ça ?

— Parce que tu crois que je lui ai dit mon nom légal ? ai-je répliqué.

— En tout cas, elle est accusée de meurtre. Est-ce que je t’avais dit que ce n’était pas une bonne idée de sortir avec elle ? »

J’ai soupiré. Évidemment, il fallait que la discussion prenne cette tournure.

« Ce n’est pas la question, Julie. C’est sérieux.

— Pourquoi tu veux ce dossier ?

— Je veux savoir qui elle est vraiment », ai-je menti.

Je ne pensais pas qu’on savait vraiment qui était quelqu’un en lisant son dossier, aussi complet soit-il ; mais je n’avais pas envie d’avouer que je comptais mener ma propre enquête.

Cela dit, Julie me connaissait un peu. Elle avait été mon ex, à une époque lointaine.

« Non, a-t-elle dit.

— Allez...

— Si tu voulais mener des enquêtes, tu as choisi le mauvais boulot, Lev. Il fallait être flic, pas braqueuse. »

J’ai soupiré. Je n’avais vraiment pas envie que la discussion prenne cette tournure.

« Je ne vais pas me servir des infos, je veux juste savoir ce que je dois penser de ma copine. Si elle est aussi craignos que tu le prétends, pourquoi tu ne me le prouves pas ?

— Parce que je suis sûre que si tu penses qu’elle est innocente, tu vas essayer de l’aider. »

J’ai grimacé en me demandant ce que je devais dire pour qu’elle accepte de m’imprimer les informations auxquelles elle avait accès.

« Je pense déjà qu’elle n’a pas commis ces meurtres », ai-je dit, évitant d’utiliser le mot « innocente » que j’aurais tout de même eu du mal à employer pour parler de Travelotte. « Tu peux voir les choses différemment : si tu me donnes son dossier, j’essaierai de comprendre plutôt que de faire des trucs plus violents. »

Elle a soupiré d’un air vaincu et a lancé une impression.

« Merci.

— Si tu la revois, tu sais que la meilleure façon de l’aider est de la convaincre de se rendre, n’est-ce pas ?

— Ouais, ai-je fait. Sinon, je suppose que tu ne peux pas imprimer le dossier de l’enquête en cours ? »

Julie a secoué la tête et m’a tendu les feuilles qui venaient de sortir de l’imprimante.

« Tu sais très bien que je n’ai pas accès à ça. Nom de Dieu, Lev, pour une fois, évite de te mettre dans la merde, d’accord ?

— J’essaierai.

— Et j’aimerais bien que tu ne viennes pas me voir uniquement quand tu as besoin d’un service. »

J’ai arboré un sourire embarrassé.

« C’est l’endroit, ai-je répliqué. Je ne sais pas pourquoi, mais les commissariats, je n’ai jamais trouvé ça très Feng-Shui. »

lundi 9 août 2010

Bonus : extraits du dictionnaire du Docteur Léviathan

En attendant la reprise de la publication des épisodes (qui devrait avoir lieu lundi prochain si tout va bien), je livre un petit bonus concernant un mini-glossaire.

Pour situer un peu le contexte, l'idée est un peu la même que le glossaire qu'il y a au début d'Ignominieuses Travelottes qui servait un peu à présenter des termes «LGBT» pour des lecteur/ices pour qui ce ne serait pas familier.

L'objectif n'est pas de faire un glossaire chiant de termes à digérer avant de commencer le bouquin (sinon, j'écrirais de la fantasy) mais de caser quelques définitions humoristiques au cours du bouquin (vraisemblablement en tête de chapitre), englobant à la fois des concepts lesbiens, fantastiques, etc.

Bref, voici quelques idées :


  • Trans (adjectif): ayant changé de genre, ou de sexe, ou de sexe social, bref, on se comprend. Parfois synonyme de transgenre ou de transsexuel(le), et parfois non.
  • Cisgenre (adjectif): qui n'est pas trans. Préférable à des termes comme «normal» ou «bio», parce que ce n'est pas parce qu'on n'est pas trans qu'on est forcément banal ou hippie, merci beaucoup.
  • Loup-garou, louve-garou (substantif): créature ayant forme humaine en temps normal mais qui devient beaucoup plus poilue et agressive les soirs de pleine lune. N'apprécie pas le contact de l'argent.
  • Gouine (substantif, féminin): relativement synonyme de lesbienne, mais en plus méchante.
  • Skinhead (substantif, souvent masculin): personne à qui on doit en général le bon goût de porter des Docs cocquées, mais c'est vraiment tout. Aime le foot et la bière. Dit souvent Oi!, même quand on ne lui marche pas sur les pieds. Il en existe des spécimens de gauche version naze ou de droite version nazie.
  • Butch (substantif, butch): désigne une gouine (ou une lesbienne) se réappropriant des codes considérés comme masculins et réservés aux mecs. Éventuellement synonyme de camionneuse, mais pas de beauf, aussi étonnant que cela puisse sembler à certaines personnes.
  • Fem (substantif, féminin): une gouine (ou une lesbienne) se réappropriant des codes considérés comme stéréotypiquement féminins. Voir aussi : travelotte.
  • Transgirl (substantif, féminin): variante de fille trans, plus douée pour l'anglais mais moins pour les espaces.
  • Succube (substantif): créature démoniaque prenant la forme d'une nana sexy pour visiter les rêves. Partage avec les filles trans le fait d'être considérées comme un nom masculin dans les dictionnaires écrits par des ploucs qui n'y connaissent rien.
  • Tranlover,euse (substantif): personne ayant un fétichisme assez objetisant pour les personnes trans, et les considérant généralement comme des sextoys exotiques. Parfois abusivement utilisé à l'encontre des personnes ayant, par pur hasard, eu plusieurs relations successives avec des personnes se trouvant par coïncidence être trans.
  • Stiletto (substantif, masculin): 1. type de talon aiguille. 2. petit poignard italien.
  • Androcur (substantif, masculin): 1. nom commercial de l'acétate de cyprotérone, molécule visant à inhiber la testostérone (castrateur chimique). 2. surnom donné affectueusement par certaine fille trans à son stiletto.
  • Sirène (substantif, féminin): fille à queue attirant les mecs dans le but de les noyer. Ne pas confondre avec une féministe misandre trans.
  • Camionneuse (nom, féminin): 1. insulte désignant une lesbienne considérée trop masculine par les gens n'ayant pas de goût. 2. terme désignant une gouine qui a la classe pour les gens ayant du goût. 3. femme qui conduit un camion.

vendredi 16 juillet 2010

Pause estivale

Comme vous l'avez peut-être remarqué (honte à moi de ne pas avoir mis cette annonce plus tôt), les mises à jour d'Enfants de Mars et de Vénus ont été interrompues depuis environ une semaine.

En effet pour des raisons de manque de connexion Internet et, accessoirement, de farniente, les mises à jour subiront une pause estivale et devraient reprendre vers la mi-août.

En attendant, j'en profite pour rappeler aux personnes retardataires (et aux autres, éventuellement) qui souhaiteraient profiter des vacances pour lire les épisodes précédents qu'il est possible de télécharger une compilation des chapitres déjà publiés au format PDF..

À bientôt !

jeudi 8 juillet 2010

Épisode 22 (Chapitre 5 : Nous avons les moyens de vous faire parler - fin)

 Note préliminaire : le texte suivant est un épisode du roman Enfants de Mars et de Vénus, publié en ligne sous forme de  feuilleton tous les lundis et jeudis. Pour les personnes qui prendraient le train en marche, il est préférable de commencer par le premier épisode ou d'aller consulter les anciens sur la page Téléchargements. Cet épisode est aussi disponible en format PDF.

J’étais dans un train qui roulait à grande vitesse, camouflée d’une certaine façon au milieu de gens parfaitement ordinaires : hommes d’affaires occupés à pianoter sur leur ordinateur, couples avec des gamins pénibles, jeunes écoutant de la musique trop fort dans leur baladeur.

Et puis les policiers arrivaient, innombrables de chaque côté, et je n’avais pas le temps de tourner la tête que je me retrouvée plaquée au sol et menottée.

« Wahou, a fait Lilith. C’est plus brutal que la fois dernière.

— Sans blague ? ai-je soupiré. Peut-être parce que je dors dans un putain de commissariat ? »

Les policiers avaient disparu et j’ai été silencieusement reconnaissante à la gothique de mes rêves d’avoir fait s’arrêter ce cauchemar aussi vite. Je préférais encore me taper le baratin mythologique.

« Dis, ai-je demandé, on est obligées de rester dans ce train ? Si tu peux squatter mes rêves, tu ne peux pas nous faire apparaître dans un endroit plus sympa ?

— Si c’est demandé gentiment », a dit Lilith avec un sourire joyeux.

Puis elle a claqué dans ses doigts et soudainement nous nous sommes retrouvées sur une étendue d’herbe verdoyante à perte de vue.

« Merci, ai-je dit en m’asseyant par terre.

— Je suis venue pour te parler, a fait la gothique sur un ton sérieux.

— Ouais, je me doutais bien que ce n’était pas uniquement pour jouer la fée de la pelouse. »

Elle a souri et s’est assise à côté de moi.

« Je ne voudrais pas paraître trop protectrice, a-t-elle dit sur le ton de la confidence, mais je pense qu’il serait bien que tu en dises le moins possible aux policiers.

— C’est un peu trop tard, ai-je protesté.

— Quoi ? a-t-elle demandé, inquiète.

— J’ai passé l’après-midi à me faire interroger. Si j’avais dû donner des informations capitales, je l’aurais déjà fait. »

Elle a hoché la tête, paraissant rassurée.

« Alors que tu n’as rien dit ?

— Rien de compromettant. Cela dit, je crois que j’ai appris certaines choses, Stéphanie. »

Lilith a grimacé.

« C’est un coup mesquin, Lætitia.

— Désolée, ai-je répliqué en souriant. C’était juste pour être sûre. »

Elle est restée silencieuse quelques instants et j’en ai profité pour sortir une cigarette de mon blouson. Dans mes rêves, les policiers ne m’avaient pas confisqué mes clopes, ce qui était une différence appréciable par rapport à la réalité.

« Alors, ai-je demandé, tu es un fantôme ? C’est ça ?

— J’imagine qu’on pourrait dire ça.

— Qu’est-ce que tu veux ? Pourquoi venir dans mes rêves ? »

C’était un peu la question idiote. Dans toutes les histoires, que voulaient, en général, les fantômes de personnes assassinées ?

Il n’y avait pas besoin d’être une experte en mythologie pour voir qu’il s’agissait de vengeance. On ne pouvait pas vraiment leur en vouloir.

« Parce que tu apparaissais dans les rêves d’Alys, a-t-elle répondu. J’espérais pouvoir l’aider, d’une façon ou d’une autre. En échange de ce qu’elle faisait pour moi.

— Et qu’est-ce qu’elle faisait pour toi ? ai-je demandé. Elle enquêtait sur ton meurtre, c’est ça ? »

Lilith a hoché la tête. Elle semblait se sentir coupable de lui avoir demandé ça.

« Je pensais que ça serait facile, pour elle. Elle peut être tellement irrésistible et implacable.

— Ouais, ai-je fait avec un sourire énamouré.

— Seulement, il ne s’agit pas d’un simple meurtrier misogyne. C’est quelque chose d’une toute autre ampleur. À cause de moi, elle est en danger. Toi aussi, d’ailleurs. »

J’ai continué à sourire. Le danger ne me faisait pas peur. Je ne dis pas ça pour me vanter : être inconsciente n’est pas toujours une qualité franche et ça m’avait déjà attiré un gros tas d’emmerdes dans le passé.

« La bonne nouvelle, ai-je répliqué, c’est que moi aussi je peux être assez implacable, quand je m’y mets. »

lundi 5 juillet 2010

Épisode 21 (Chapitre 5 : Nous avons les moyens de vous faire parler - suite)

 Note préliminaire : le texte suivant est un épisode du roman Enfants de Mars et de Vénus, publié en ligne sous forme de  feuilleton tous les lundis et jeudis. Pour les personnes qui prendraient le train en marche, il est préférable de commencer par le premier épisode ou d'aller consulter les anciens sur la page Téléchargements. Cet épisode est aussi disponible en format PDF.

« Qu’est-ce qu’il y a ? a demandé Vairier en voyant mon expression.

— Je ne sais pas. Je me pose des questions sur mon amie. Vous pourriez me montrer des photos des victimes ? Peut-être que je les ai croisées, qu’elle les connaissait. »

Je me suis dit que cette proposition pourrait me faire passer pour une gentille fille qui collaborait avec la Police parce qu’elle avait compris que les enjeux étaient graves, alors qu’en fait je voulais juste essayer d’en savoir plus.

Le commissaire a acquiescé d’un signe de tête et a commencé à sortir des photos de son sac.

« À vrai dire, j’espérais que vous accepteriez. Voici les victimes des quatre premiers meurtres. Le modus operandi est très différent des trois suivants, et pas simplement à cause de leur emplacement. Dans ces quatre meurtres, les victimes ont été mutilées. De la peau et du sang ont été prélevés. »

Le policier m’a montré les photos et a lu les noms alors qu’il me les passait une à une, guettant ma réaction.

« Tiffany Chenay, a-t-il dit. Caroline Perme. Cécile Guéret. Alexandra Matello.

— Désolée, ai-je fait après avoir regardé les quatre images. Je ne reconnais personne. »

Il a hoché la tête et récupéré les photographies, avant de m’en passer d’autres.

« À vrai dire, votre amie est surtout suspecte dans la deuxième série de meurtres. Ceux-ci ont été commis dans trois villes différentes, mais les victimes n’ont pas été mutilées. On pourrait croire que ce n’est pas rattaché, qu’il s’agit de deux tueurs différent, mais j’ai la conviction que les deux affaires sont connectées... »

J’ai pris la première image tandis qu’il me lisait le nom.

« Stéphanie Fenson, à Béziers... »

Mon expression est restée neutre tandis que je lui rendais la photo, mais j’avais un peu de difficulté à masquer mon émotion. J’aurais eu du mal à ne pas la reconnaître, même si je ne la connaissais pas sous ce nom là.

Elle m’avait dit qu’elle s’appelait Lilith.

Quelques pièces du puzzle commençaient à se mettre en place mais ça n’était jamais que les coins d’une image que je n’arrivais pas à visualiser. J’essayais désespérément de comprendre le sens de tout ça sans montrer au commissaire que je cogitais.

« Lisa Martin, au Mans...

— Non, ai-je fait. Ça ne me dit rien.

— Et Jennifer Courier, dans un petit village à côté de Grenoble.

— Toujours rien. Désolée. »

Au moins, pour les deux dernières victimes, je n’avais pas eu à mentir. Dieu soit loué, une seule était venue me faire chier pendant mes rêves.

« Bien, a fait le commissaire en ramassant les photos. Merci de votre coopération. Sinon, vous avez beaucoup vu Alys, ces deux dernières semaines ?

— Pas mal. On sort ensemble.

— Je m’excuse, mais je dois vous poser une question qui risque peut-être de vous paraître insultante. Je vous assure que c’est important pour l’enquête. Votre amie est transsexuelle, n’est-ce pas ? »

J’ai soupiré. Évidemment, on en arrivait à ça.

« Je ne sais pas si elle aimerait ce mot, ai-je protesté. Elle est gouine.

— D’accord, je comprends. Mais est-ce qu’elle exprimait un désir de... je ne sais pas, de devenir une « vraie femme ? »

— Oh, non », ai-je répondu en le regardant comme s’il venait de dire une énormité, ce qui n’était pas complètement faux. « Elle aimait bien la phrase de Wittig, vous savez ? « Les lesbiennes ne sont pas des femmes » ? Sauf qu’elle, elle connaissait la citation en entier. »

Le commissaire a paru prendre des notes là-dessus.

« Pourquoi vous me demandez ça ?

— Eh bien, a-t-il soupiré, ça ne va pas vous plaire. Les psychologues qui nous assistent pour dresser le profil du coupable pensent que les mutilations dénotent d’une volonté de s’approprier le corps de la victime. Vous voyez où je veux en venir ? »

J’ai hoché la tête. Je voyais très bien. Le travelo taré qui tue des femmes pour espérer en devenir une.

« Vous pensez à un remake du Silence des agneaux ? ai-je demandé sur un ton agressif. Écoutez, Alys n’a pas besoin de se faire un costume en peau de femme, elle est suffisamment canon comme ça.

— Je ne suis moi-même pas très fan de l’interprétation des psys, a admis le policier. Quoiqu’il en soit, on dirait que leur analyse tombe à l’eau. Personnellement, je suis plus pragmatique : votre amie a ses empreintes sur le lieu d’un meurtre et je veux savoir pourquoi.

— Moi aussi, j’aimerais bien. Vous pensez que c’est elle, l’assassin ? ai-je demandé.

— Je pense que c’est une possibilité, a-t-il répondu sur un ton neutre. Il y a les empreintes et, vu son profil, elle m’a l’air d’être tout à fait capable d’avoir commis ces meurtres. Cela dit, je dois dire que je m’interroge sur le mobile. Est-ce qu’il y a d’autres choses que je devrais savoir ?

— Je ne sais pas... »

J’ai hésité à lui parler de notre altercation de la veille avec les néo-nazis, mais même si ce type la jouait plutôt cool avec moi, je n’avais pas trop envie de lui faire confiance.

« Non, ai-je fait sur un ton plus assuré. Je ne vois rien.

— Bien, a-t-il fait. Merci de votre coopération. Je vais vous laisser ma carte, d’accord ? Si vous pensiez à d’autres choses... »

L’entretien s’est terminé et je suis revenue dans ma cellule, avec la promesse d’en sortir d’ici pas trop longtemps, qui ne me satisfaisait pas entièrement.

jeudi 1 juillet 2010

Épisode 20 (Chapitre 5 : Nous avons les moyens de vous faire parler - suite)

 Note préliminaire : le texte suivant est un épisode du roman Enfants de Mars et de Vénus, publié en ligne sous forme de  feuilleton tous les lundis et jeudis. Pour les personnes qui prendraient le train en marche, il est préférable de commencer par le premier épisode ou d'aller consulter les anciens sur la page Téléchargements. Cet épisode est aussi disponible en format PDF.

Vu les accusations qui pesaient contre moi, je n’avais pas droit à un avocat avant la trente-sixième heure de la garde à vue. J’ai donc passé la suite de la journée au poste.

Je refusais toujours de répondre à la moindre de leur question, ce qui avait l’air de les énerver. Laurel a essayé de m’intimider un peu, de jouer au revanchard qui n’avait plus rien à craindre de moi maintenant que je faisais les entretiens en étant menottée ; malgré ça, il ne s’est pas aventuré à me donner plus que quelques petites gifles sans force. Soit c’était juste un con, mais pas un type violent, soit il avait peur que je trouve un moyen de le démolir même en étant attachée.

Devant mon mutisme absolu, ils ont fini par laisser tomber et j’ai passée l’après-midi seule.

Vers vingt heures, on m’a à nouveau conduit à la salle d’interrogatoire. Je me suis affalée sur une chaise et ai posé mes pieds sur la table, ce qui n’était pas évident à faire en étant menottée. J’étais fermement décidée à ne pas dire un mot avant d’avoir pu parler à mon avocat.

La porte s’est ouverte et un policier est entré pour s’asseoir en face de moi. Je ne l’avais encore jamais vu ; il s’agissait d’un homme aux cheveux grisonnants qui avait un peu d’embonpoint.

« Bonjour », a-t-il dit en sortant une chemise en carton de son sac. « Je suis le commissaire Vairier. Antoine Vairier. »

Je suis restée silencieuse. Il a soupiré et s’est levé, est passé derrière moi et m’a retiré les menottes.

« On m’a dit que vous étiez dangereuse », a-t-il lâché en se rasseyant, tandis que je me massais les poignets, « mais vous m’avez l’air assez raisonnable pour écouter ce que j’ai à dire sans m’étrangler. C’est moi qui suis pour l’instant en charge de l’enquête sur les meurtres en série qui ont eu lieu ces deux derniers mois à Lyon. Je ne sais pas si vous en avez entendu parler ? »

Je n’ai toujours rien dit, mais j’ai froncé les sourcils. « Pour l’instant ? »

« La situation est un peu compliqué, a-t-il expliqué comme s’il avait lu dans mes pensées. Quatre meurtres ont eu lieu à Lyon, sous ma juridiction. Trois autres ont eu lieu ailleurs : à Béziers, au Mans, puis à Grenoble il y a trois jours. Il semblerait que ces deux séries soient connectées. Il est probable que l’affaire soit prochainement transférée à Paris. »

J’ai hoché la tête. Ce type n’avait pas l’air d’être un trop gros trou du cul, alors je voulais bien avoir au moins un peu de communication non verbale avec lui.

« J’ai fait trois heures de train pour venir vous voir et j’aimerais beaucoup que vous acceptiez de me parler. J’ai cru comprendre que certains policiers avaient eu un comportement indélicat, mais il s’agit de sept meurtres. »

J’ai soupiré. D’accord, j’allais céder et ouvrir la bouche.

« Je ne veux pas parler avant d’avoir vu mon avocat. Maintenant, vous n’êtes pas obligé d’attendre la trente-sixième heure pour m’autoriser à le rencontrer. »

Le commissaire a paru surpris.

« Mademoiselle Saffi », a-t-il commencé, mais il s’est arrêté quand j’ai levé la main. « D’accord, a-t-il dit. Pas mademoiselle.

— Appelez-moi Lev.

— Lev, comme ce n’est pas ma juridiction, ce n’est pas à moi de vous autoriser à voir votre avocat. J’ai simplement reçu l’autorisation d’avoir cette... discussion avec vous. Cela dit, il faut que vous compreniez qu’il n’y a pas de charge contre vous. Il s’agit simplement de nous donner des informations pour nous permettre d’arrêter un tueur en série. »

J’ai froncé les sourcils.

« Et où est passé l’inculpation pour complicité de meurtres ?

— Stéphane Durand...

— Alys, ai-je corrigé.

— Désolé. En tout cas, c’est pour l’instant la suspecte numéro un pour ces assassinats, a-t-il expliqué. Au moins pour les trois derniers. Le fait qu’elle se soit enfuie par la fenêtre de votre salle de bains...

— ... ne prouve rien, ai-je coupé. À part qu’elle n’aime pas les flics, ce qui n’est pas déraisonnable en soi.

— Ses empreintes ont été trouvées sur les lieux d’un meurtre. »

Je suis restée silencieuse. C’était, je devais l’admettre, une preuve un peu plus accablante.

« Qu’il s’agisse de votre amie ou pas, il y a un assassin qui est dehors et qui va tuer à nouveau. C’est pour ça que j’aimerais que vous répondiez à mes questions.

— D’accord, ai-je soupiré. Allez-y.

— Quand avez-vous rencontré Alys ? »

Je me suis creusé la tête. C’était quand, exactement ?

« Il y a deux semaines, à peu près. Un samedi.

— Samedi vingt-six avril ? a demandé le commissaire Vairier en consultant son agenda. C’est la veille du jour du sixième meurtre. Vous ne l’avez pas vue le lendemain ? »

J’ai secoué la tête. J’hésitais un peu à mentir pour lui donner un alibi et la sortir de cette merde, mais je me doutais bien qu’on finirait par se rendre compte du mensonge et que ça ne l’aiderait pas.

« Est-ce qu’elle avait un comportement bizarre ?

— Qu’est-ce que vous appelez bizarre ?

— Par exemple, les médias ont beaucoup parlé de chaque meurtre. Est-ce qu’elle a eu des réactions devant cela ? »

J’ai froncé les sourcils. Est-ce qu’il me demandait si Alys s’était vantée devant moi d’avoir descendue une nana ?

« Je ne sais pas », ai-je d’abord répondu avant de me souvenir de la scène à la crêperie. Alys avait paru vraiment fascinée par les informations qui concernaient le meurtre.

Et puis je me suis souvenue qu’elle m’avait parlé de mener une enquête à la Sherlock Holmes parce que son amie avait été assassinée. Bon sang, comment n’avais-je pas pu faire le lien plus tôt ? Ce devait être la même affaire. Alys avait joué à la détective amatrice, et maintenant c’était elle qui était recherchée. Génial.

Je dois aussi admettre que pendant une fraction de seconde, une petite fraction de seconde, j’ai envisagé l’hypothèse qu’elle m’ait menti. Qu’elle n’ait pas mené une enquête mais qu’elle ait au contraire commis ces meurtres.

Sauf que bien sûr, je ne pouvais pas y croire. Sans doute en partie parce que l’amour rend aveugle, et aussi pour des raisons plus objectives : dans cette histoire, il semblait y avoir deux camps bien définies, et entre une camionneuse travelotte et des skins nazis, c’était facile de savoir lequel j’allais choisir.

lundi 28 juin 2010

Épisode 19 (Chapitre 5 : Nous avons les moyens de vous faire parler - suite)

 Note préliminaire : le texte suivant est un épisode du roman Enfants de Mars et de Vénus, publié en ligne sous forme de  feuilleton tous les lundis et jeudis. Pour les personnes qui prendraient le train en marche, il est préférable de commencer par le premier épisode ou d'aller consulter les anciens sur la page Téléchargements. Cet épisode est aussi disponible en format PDF.

Une porte s’est ouverte — pas celle par laquelle j’étais rentrée — et deux policiers ont fait leur apparition. L’un était plutôt grand et maigre, avec des petites lunettes ronde, tandis que le second était plutôt trapu.

J’ai souri en me disant qu’ils ressemblaient vaguement à Laurel et Hardy.

« Bonjour », a fait Hardy, et j’ai fait un petit signe de tête en réponse. Je n’avais pas envie de jouer au con directement. « Je suis le sergent Bessin. Mon collègue, le lieutenant Roger. »

Une nouvelle fois, j’ai hoché la tête, comme si je notais leur nom alors que j’étais fermement décidée à continuer à les désigner mentalement comme Laurel et Hardy. On a les moyens de résistance qu’on peut.

J’ai retourné la chaise qui était de mon côté et me suis assise dessus à califourchon, les bras appuyés sur le dossier.

« Alors ? ai-je demandé. Vous me voulez quoi ? J’ai brûlé un feu rouge ?

— Nom, prénom, âge, profession », a sèchement répliqué Laurel en faisant claquer un dossier sur la table.

J’ai froncé les sourcils. Je m’étais vaguement attendue à un « bon flic, mauvais flic », mais ça me surprenait que ce soit le costaud qui joue le rôle du bon et le maigrichon à lunettes le rôle du mauvais. Ils avaient apparemment décidé de faire dans l’originalité.

« Saffi, Lev, vingt-neuf, chômeuse », ai-je répondu.

Le flic a regardé les documents qu’il avait et a froncé les sourcils.

« Ici, il est écrit que vous vous appelez Lætitia. »

J’ai lâché un soupir. Je n’utilisais jamais ce prénom. Trop féminin à mon goût.

« Il n’y a que l’état-civil qui croit que je m’appelle comme ça. Pourquoi vous me posez des questions si vous connaissez les réponses mieux que moi ? »

Il m’a regardée d’un air impassible en retirant ses lunettes.

« Mademoiselle Saffi, si vous voulez que ça se passe bien, je vous suggère d’être plus coopérative.

— Et qu’est-ce qui vous fait croire que vous avez le droit de m’appeler « mademoiselle », espèce de trou du cul sexiste ? » ai-je répliqué sur un ton neutre.

Je n’avais déjà pas envie d’être coopérative à la base, mais alors avec un mec, encore moins.

« Madame Saffi, a tempéré Hardy en s’asseyant à son tour. Vous êtes soupçonnée de complicité de meurtres. J’espère que vous comprenez que c’est une situation plutôt grave. »

J’ai grimacé. Est-ce que ça avait à voir avec la baston d’hier ? Non, certainement pas. J’étais sûre qu’on n’avait tué personne.

Enfin, presque sûre.

« Quel meurtre ? » ai-je demandé.

Laurel a poussé des feuilles devant lui et a commencé à réciter :

« Stéphanie Fenson le vingt avril ; Lisa Martin le vingt-sept avril ; et Jennifer Courier le quatre mai. »

J’ai soupiré. Ça expliquait le nombre de policiers ce matin. Il s’agissait donc bien d’un truc un peu plus grave que d’avoir grillé un feu rouge.

« Vous auriez une clope ? » ai-je demandé.

Hardy a fouillé dans sa veste et a sorti un paquet de cigarettes. Il m’en a tendu une et l’a allumé. J’ai inspiré une bouffée ; ça ne valait pas un bon cigare, mais c’était toujours ça de pris.

« D’accord. Je ne suis pas débile. C’est les victimes du tueur en série dont tous les médias parlent depuis deux semaines, n’est-ce pas ? Mais quel rapport avec moi ? »

Laurel a tourné une page dans son dossier et a posé son regard sur la feuille.

« Nous pensons que votre ami, monsieur Durand, est responsable de ces meurtres. »

Je suis restée silencieuse, mais j’ai envoyé un regard mauvais à Laurel et ai sorti la cigarette de ma bouche entre le pouce et l’index pour demander :

« Monsieur Durand ? »

Je ne connaissais personne sous ce nom-là mais, étant donné les circonstances, je supposais qu’il s’agissait de celle que je connaissais sous le nom d’Alys. Quoiqu’elle ne m’ait jamais donné son nom de famille.

« Stéphane Durand, a repris Laurel. Il se fait passer pour... »

Il n’a pas terminé ma phrase. Le « se fait passer » avait suffi, et je me suis levée brusquement.

« Messieurs, ai-je annoncé en souriant. Cet entretien est terminé. »

Ils m’ont regardée sans comprendre pendant quelques secondes. C’est Laurel qui a réagi en premier :

« Vous ne pouvez pas...

— Je ne parlerai qu’après avoir discuté avec mon avocat. Et sans ce connard, ai-je dit en le pointant du doigt. En attendant, ramenez-moi dans me cellule.

— Vous n’avez pas le choix ! a-t-il protesté. Vous irez dans votre cellule quand je le déciderai, et pas avant ! »

J’ai hoché la tête, résignée, et me suis assise à nouveau.

« D’accord, mais je ne dirai pas un mot. »

Laurel a continué à parler, mais je n’écoutais plus. Je me contentais de fumer lentement ma cigarette. Il s’est mis à crier, mais j’ai continué à l’ignorer.

Voyant que ça ne fonctionnait pas, Hardy a essayé de la jouer « bon flic » en m’expliquant qu’ils essayaient de m’aider, mais je n’y ai pas porté plus d’attention.

Finalement, Laurel s’est levé. Il paraissait énervé.

« Vous ne comprenez pas, hein ? s’est-il exclamé. Vous allez vous retrouver en taule. Complicité de meurtre, vous avez une idée du nombre d’années que vous allez passer au trou ? »

Je n’ai rien répondu, continuant à l’ignorer. Laurel s’est déplacé, passant près de moi. Voilà qu’il me la jouait menaçant. Je me suis contentée d’écraser ma cigarette sur la table.

« Quant à votre ami le travelo, a-t-il continué en passant dans mon dos, vous l’aideriez en le convainquant de se rendre. Ça pourrait peut-être lui éviter vingt ans de prison. Vous savez ce qu’ils font aux mecs dans son genre, en prison ? »

Hardy était de l’autre côté de la table. Il ne semblait pas vraiment cautionner le comportement de son collègue mais n’avait manifestement pas non plus envie de l’en empêcher, aussi se contentait-il de regarder.

Surtout, ai-je noté, il ne semblait pas très concentré, ce qui me permettait d’envisager de faire une grosse connerie ; ce n’était pas malin, mais ça aurait été aller contre ma nature que de me retenir.

Je me suis donc levée brusquement, ai saisi ma chaise et, en me retournant, l’ai balancée contre Laurel, qui s’est écroulé en arrière, stupéfait.

Je lui ai ensuite sauté dessus et ai serré mes doigts contre sa gorge.

« Et toi, tu sais ce qu’on faisait aux flics dans ton genre, à Stonewall ? » lui ai-je murmuré à l’oreille alors qu’il se débattait. Derrière moi, j’entendais Hardy qui venait de réagir et avait dû se lever. « Personne ne traite Alys de mec. Et personne ne me traite d’hétéro. Capicce ? »

Alors que l’autre policier s’approchait de moi, je me suis relevée, les mains en l’air et les bras écartés, histoire qu’il ne se sente pas obligé de me rouer de coups pour me faire lâcher prise.

À mes pieds, Laurel reprenait péniblement sa respiration, les larmes aux yeux.

« Allez, a fait Hardy en me menottant les poignets dans le dos. On retourne en cellule.

— Ah, quand même, ai-je dit en souriant. Depuis le temps que je le demandais. »

vendredi 25 juin 2010

Épisode 18 (Chapitre 5 : Nous avons les moyens de vous faire parler - suite)

 Note préliminaire : le texte suivant est un épisode du roman Enfants de Mars et de Vénus, publié en ligne sous forme de  feuilleton tous les lundis et jeudis. Pour les personnes qui prendraient le train en marche, il est préférable de commencer par le premier épisode ou d'aller consulter les anciens sur la page Téléchargements. Cet épisode est aussi disponible en format PDF.

« Police ! a gueulé un flic en frappant contre la porte. Ouvrez ! »

Je suis sortie de la salle de bains et ai rapidement vérifié si j’avais des choses illégales dont j’aurais dû me débarrasser rapidement. Le poing américain pouvait me poser des problèmes, surtout si les flics venaient en rapport avec ce qui s’était passé la veille. Je l’ai donc sorti de mon blouson et l’ai planqué dans la chasse des toilettes. C’était une bien piètre cachette, mais ça ferait peut-être l’affaire s’ils ne menaient pas une fouille approfondie.

« J’arrive ! » ai-je crié pour éviter que la police n’enfonce la porte.

Alys était habillée et elle m’a regardée d’un air navré.

« Je suis désolée, a-t-elle chuchoté, mais je crois qu’ils viennent pour moi. »

Elle est alors retournée dans la salle de bains alors que je m’apprêtais à aller leur ouvrir. J’aurais aimé croire que se cacher dans la douche aurait pu lui permettre de ne pas se faire arrêter, mais j’en doutais. Qu’est-ce qu’elle pouvait espérer ?

J’ai ouvert la porte et, comme je m’y attendais, me suis immédiatement retrouvée plaquée par terre par deux molosses tandis que des types se dispersaient dans l’appartement. C’était le genre de moment où je me disais que je détestais vraiment les flics.

« La porte est verrouillée ! » a gueulé un type devant la salle de bains. « Il doit être à l’intérieur.

Elle ! ai-je corrigé.

— Ta gueule », a répondu le flic qui était en train d’essayer de me passer les menottes.

Je lui ai envoyé un coup de coude dans le bide. Objectivement, c’était très con : non seulement je n’étais pas en position de lui faire mal, mais en plus résister à la police n’était jamais une bonne idée. Seulement, ils avaient appelé Alys « il », et il était absolument hors de question que je me laisse implicitement traiter d’hétérosexuelle sans rien dire.

« Enfoncez la porte ! » a ordonné un type qui devait être le chef de l’opération, pendant que je me faisais asperger de gaz lacrymogène.

Les larmes me sont venues aux yeux et j’ai eu du mal à respirer, mais malgré la douleur j’ai essayé de tourner la tête vers la porte de la salle de bains pour voir ce qui arrivait à ma copine.

Un flic a défoncé la porte à coup de pied avant de s’avancer dans la pièce, une arme au poing. Je l’ai alors vu reculer en hurlant, secouant sa main dans tous les sens.

« La salope m’a brûlé ! »

J’ai souri, même si je ne comprenais pas exactement ce qu’il se passait, même si je savais que le moindre acte de rébellion envers les flics seraient malheureusement payé au centuple.

« Bon sang, coupez l’eau ! » s’est énervé le chef.

J’ai alors compris qu’Alys avait dû se servir de la douche pour ébouillanter les flics. Un d’entre eux a fini par couper la flotte de l’appartement et ils sont entrés dans la salle de bains. Du peu que j’en voyais, ça n’avait pas l’air de leur plaire.

« Il n’y a personne, capitaine !

— Quoi ? s’est à nouveau emporté le chef. Ce n’est pas possible, on est au quatrième ! »

J’ai souri une fois encore, ravie que mon amie ait pu se tirer, et je l’ai revue la veille, perchée sur ses superbes talons, quand elle me disait : « la gravité est une construction sociale ».

Je me suis mise à rire, ce qui n’a pas été du goût du flic qui s’occupait de moi, puisqu’il m’a envoyé un coup de tonfa dans les côtes ; mais ça ne m’a pas empêchée de continuer.

*****

Quelques heures plus tard, en garde à vue, je rigolais moins. Ils m’avaient installée dans une cellule moisie qui puait la pisse, avant de me laisser poireauter là.

Cela faisait maintenant trois heures, et ils ne m’avaient toujours pas dit de quoi j’étais accusée. Ils ne m’avaient pas non plus offert à manger, ni même répondu quand j’avais demandé à aller aux chiottes. J’avais essayé de m’occuper comme je pouvais, mais je n’avais rien à faire, rien à lire, pas de quoi écrire. Nada.

Aussi me suis-je allongée sur le banc et j’ai essayé de réfléchir. Je n’avais rien à me reprocher de vraiment illégal depuis un certain temps. D’accord, j’avais téléchargé quelques films en peer-to-peer, fait quelques excès de vitesse et conduit avec un permis dont la légalité était douteuse, ainsi que quelques autres bricoles du genre, mais il était peu probable que l’arrestation musclée de ce matin ait été motivée par tout ça. Quant à mes différentes cambrioles, j’avais assez confiance dans le fait que rien ne permettait de les lier à moi.

Tout m’amenait en revanche à penser que mon arrestation — et surtout celle ratée d’Alys — était liée à notre altercation de la veille.

La porte de ma cellule s’est ouverte, me coupant dans mes réflexions. Deux costauds m’ont amenée dans une pièce dotée d’un grand miroir qui était, selon toute probabilité, une vitre teintée.

Ils m’ont laissée là, seule. La pièce avait deux portes ; il y avait trois chaises et une table au milieu. J’ai préféré rester debout.

Je me suis regardée dans le miroir et j’ai souri. Entre mes rangers, mon pantalon en cuir noir, mon débardeur blanc, mon tatouage imposant au bras gauche et les marques de coups que je m’étais payées, je me suis dit que j’avais quand même un putain d’air de grosse dur à cuire. Ça me plaisait bien.

mardi 22 juin 2010

Épisode 17 (Chapitre 5 : Nous avons les moyens de vous faire parler)

Note préliminaire : le texte suivant est un épisode du roman Enfants de Mars et de Vénus, publié en ligne sous forme de  feuilleton tous les lundis et jeudis. Pour les personnes qui prendraient le train en marche, il est préférable de commencer par le premier épisode ou d'aller consulter les anciens sur la page Téléchargements. Cet épisode est aussi disponible en format PDF.

Chapitre 5
Nous avons les moyens de vous faire parler

« Non ! » a pleurniché Alys alors que je levais ma main d’un air menaçant. « Je vous en supplie, ne me faites pas de mal. »

Elle était complètement nue, attachée à une chaise, les pieds fixés par du ruban adhésif et les mains liées derrière le dos par des menottes en cuir. Le gode-ceinture qu’elle portait complétait bien le lot.

« Nous avons les moyens de te faire parler, sale pute bolchévique », ai-je dit avec un faux accent allemand sans doute pas très convaincant.

J’étais, moi aussi, complètement nue, à l’exception des rangers qui me semblaient ajouter une touche supplémentaire à la scène. Pendant ce temps, une musique de fond répétait sur un volume assez fort « eins, zwei, drei, vier » sur un ton très martial.

Alys m’a regardée avec ce qui était censé être un air horrifié, mais qui s’est rapidement transformé en éclat de rire. J’ai baissé le bras qui était supposé la menacer et ai lâché un soupir.

« Je suis désolée, a-t-elle dit en se retenant de rire. C’est juste... c’est trop...

— Je t’avais prévenue, ai-je protesté. Je suis nulle pour être top.

— Oh, non, a-t-elle dit en riant. Tu es bien. Tu pourrais jouer dans un mauvais film porno.

— Ouais, ai-je soufflé en coupant la musique. Quel compliment. »

Je me suis écartée et me suis dirigée vers le blouson que j’avais laissé sur son canapé depuis la veille.

« ! a protesté Alys. Si tu veux arrêter, je veux bien que tu me détaches.

— Une seconde », ai-je dit en attrapant une petite boîte.

Je suis revenue vers elle et me suis assise sur ses genoux.

« Puisque tu m’accuses d’en faire trop... »

J’ai ouvert la boîte et en ai sorti deux cigares. Alys a levé les yeux au ciel.

« Est-ce qu’il y a un accessoire du parfait mec viril que tu n’as pas ?

— Je n’ai pas encore de voiture tunée », ai-je rétorqué en coupant la tête de deux cigares avec mon canif.

Je lui en ai tendu un et elle s’est mise à rire à nouveau, mais elle a tout de même fini par l’attraper avec sa bouche.

J’ai allumé nos deux engins avec mon briquet Zippo. J’avais conscience que normalement, pour bien faire, j’aurais plutôt dû prendre des allumettes, mais ça faisait moins viril que le gros briquet qu’on ouvrait avec un cling tonitruant.

J’ai ensuite détaché les mains d’Alys avant de lui libérer les pieds en coupant le scotch avec mon couteau.

« Hum, a-t-elle dit en retirant le cigare de sa bouche. Ça pue, ton truc, quand même.

— T’aimes pas ?

— C’est spécial. J’avais jamais goûté.

— Quoi ? ai-je demandé. T’as eu un camion sans jamais avoir fumé de cigares ?

— Ben ouais, a-t-elle admis. Je ne savais pas qu’il fallait suivre l’ordre de taille pour les accessoires de virilité. »

Elle s’est mise à rire à nouveau et je l’ai imitée. Ce n’était pas exactement la tournure que j’avais prévu pour notre plan sado-maso du jour, mais au final ça m’allait quand même.

*****

Notre scène de baise torride quelque peu tombée à l’eau, Travelotte a décidé d’aller prendre une douche. Pendant ce temps, je me suis rhabillée avant de décrocher le téléphone et d’appeler la SNCF voir si quelqu’un avait récupéré ses bagages.

J’ai dû composer quatre numéros avant de tomber sur le bon service, mais j’ai finalement réussi à parler à quelqu’un de compétent. Après avoir décrit le sac qu’elle avait perdu dans le train, il m’a finalement confirmé qu’il avait bien été retrouvé.

J’ai soupiré de soulagement. On avait de la chance. J’ai noté l’adresse et ai dit qu’on passerait récupérer les affaires dans l’après-midi. J’ai ensuite raccroché, avec l’impression d’avoir réglé un douloureux problème.

J’ai hésité à aller rejoindre Alys sous la douche pour lui annoncer la bonne nouvelle, mais le bruit de la sonnette m’en a empêchée. Étant donné la mauvaise rencontre de la veille, je me suis approchée de la porte sans faire un bruit et ai jeté un coup d’œil à travers le judas. Ce que j’ai vu ne m’a pas plu.

Il y avait des flics, et en grand nombre. Ils portaient les brassards « police » et avaient sorti leurs flingues, ce qui voulait dire qu’il ne s’agissait pas juste d’apporter une amende pour excès de vitesse.

Étant donnée qu’on était chez Alys, j’ai supposé qu’ils venaient pour elle. Je me suis dirigée, toujours silencieusement, vers la salle de bains, alors que le bruit de la sonnette retentissait une nouvelle fois.

Heureusement, Alys n’avait pas fermé la porte et j’ai pu aller jusqu’à elle sans avoir à crier.

« C’est les flics, ai-je murmuré. Ils sont beaucoup. Habille-toi. »

J’étais à peu près persuadée que nous allions nous faire arrêter toutes les deux, pour une raison que j’ignorais, et je ne voyais aucun moyen d’empêcher cela. Elle habitait au quatrième étage, ce qui limitait la possibilité de sortir par la fenêtre ; quand à l’idée de résister, elle ne m’avait même pas traversé l’esprit.

Par contre, je préférais qu’Alys soit arrêtée en étant habillée. Cela risquait déjà d’être assez dur pour elle comme ça.

jeudi 17 juin 2010

Épisode 16 (Chapitre 4 : Sans break ni labrador - fin)

Note préliminaire : le texte suivant est un épisode du roman Enfants de Mars et de Vénus, publié en ligne sous forme de  feuilleton tous les lundis et jeudis. Pour les personnes qui prendraient le train en marche, il est préférable de commencer par le premier épisode ou d'aller consulter les anciens sur la page Téléchargements. Cet épisode est aussi disponible en format PDF.

Alys a soupiré et je me suis dit que j’avais peut-être effectivement mal fait de poser la question.

« Avant que je sois une travelotte », a-t-elle répliqué en commençant à fouiller dans un album photo. « Tu veux une image ?

— Pourquoi pas ? » ai-je répondu, et elle m’a tendue une photographie qui devait remonter à il y a quelques années.

On y voyait Alys, que je reconnaissais vaguement, malgré son apparence un peu différente. Elle avait les cheveux beaucoup plus courts et un look que je qualifierais de camionneuse gothique.

Plus exactement, ses fringues lui donnaient un côté gothique et le poids lourd contre lequel elle était adossée contribuait à la partie camionneuse.

« C’était le Black Siren, a-t-elle expliqué d’un air nostalgique en s’asseyant sur le canapé. Un bel engin. Ensuite, je l’ai perdu et ma vie a changé.

Perdu ? ai-je demandé. Comment est-ce qu’on peut perdre un poids lourd ?

— Lev, a-t-elle soupiré. C’est compliqué. »

Visiblement, elle n’avait pas vraiment envie d’aborder ce sujet.

« Désolée, ai-je dit. Je ne voulais pas remuer le couteau dans la plaie. Surtout après ce qu’on a vécu ce soir.

— Écoute, a fait Alys. Je ne sais pas ce que ces types me veulent exactement, mais je ne veux pas te mettre en danger à cause de ça. J’ai l’impression de ne t’avoir apporté que des ennuis. Tu ne mérites pas ça. »

J’ai souri et ai posé ma tête sur son épaule.

« La première fois qu’on s’est vues, c’était sous les lacrymos. La deuxième fois, tu as sorti ton flingue bouché face à des machos. La troisième, je me suis fightée avec des skins et la dernière, on s’est carrément fait tirer dessus.

— Désolée, a dit Alys.

— Ne le sois pas. J’ai aimer passer ces instants avec toi. Je crois que je suis tombée amoureuse. »

Elle a posé sa main contre la mienne et je me suis sentie bien, contre elle. J’aurais voulu ne pas penser à la suite. J’aurais voulu ne pas aborder ce qui risquait de nous fâcher.

« Mais, ai-je commencé à dire, et j’ai senti qu’elle se raidissait.

— Il y a toujours un « mais », hein ?

— Il faut que je t’avoue un truc. Je savais que tu étais trans avant qu’on couche ensemble. »

Alys s’est mise à rire doucement et je me suis sentie un peu bête.

« Voilà qui est très grave, a-t-elle dit.

— Je le savais parce qu’une amie me l’a dit. Une amie qui est flic.

— C’est moins drôle.

— Elle m’a aussi dit que tu avais été soupçonnée d’avoir poignardé un mec. Avec un « stiletto ». Pas les talons aiguilles, je crois que c’est plutôt le genre de couteau dont tu te sers pour ouvrir les cartons de fringues et castrer les mecs. »

Alys est restée silencieuse quelques secondes, sans doute le temps de digérer l’information. Juste quelques instants, qui m’ont paru une éternité.

« Tu sais, a-t-elle finalement dit, je ne voudrais pas casser l’image que tu te fais de moi, mais je crois que c’est la cuisse que j’ai touchée, tout à l’heure. Je dois dire que je n’ai pas vraiment visé.

— Mince.

— Tu as une amie flic ? »

J’ai hoché la tête. Je sentais bien qu’on allait devoir parler de ça.

« Une ex, en fait.

— Juste par curiosité, elle est trans aussi ? »

J’ai soupiré. Je savais que je n’aurais jamais dû lui parler de ma relation avec Cecilia.

« Non, ai-je simplement répondu. Elle est plutôt cool, cela dit. Elle me file certains tuyaux pour certains trucs pas très légaux.

— Du genre ?

— Des cambriolages, des braquages, ces choses-là. Je ne sais pas exactement ce que veulent les gars de tout à l’heure, mais elle pourrait nous aider, tu sais. »

Alys a haussé les épaules, puis m’a regardée avec un air que je n’ai pas su interpréter.

« J’ai bien commis le meurtre dont on m’a accusée. »

Ça a été mon tour de me taire. Je ne voyais pas trop quoi dire. Ça m’a traversé l’esprit de lui dire que j’espérais que c’était un sale con, mais je n’étais pas sûre que ça ait été le plus approprié.

« Je suis désolée, ai-je dit. Ce n’est pas que je voulais savoir si...

— Je voulais que tu le saches. C’est quelque chose que je ne regrette pas. C’était un connard. Il avait essayé de me buter. »

Je suis encore restée silencieuse. J’ai hésité à ressortir « Dieu pardonne, pas les trans », mais encore une fois, je n’étais pas sûre que ce soit le bon moment.

J’ai soupiré et ai entrepris de m’allumer une clope. Je ne savais pas trop si c’était parce que j’avais besoin de nicotine ou si c’était juste pour me donner une contenance.

« Là où je veux en venir, a repris Alys, c’est que je n’ai pas l’intention d’aller régler mes problèmes en allant voir la police. »

Bizarrement, ça ne me surprenait pas plus que ça et, même si je faisais relativement confiance à Julie, je n’avais pas spécialement envie de faire appel aux keufs non plus.

« D’accord, ai-je dit entre deux bouffées de tabac. Pas de flics. Par contre, j’apprécierais vraiment si tu partageais tes problèmes avec moi. »

Elle a haussé les épaules, d’un air hésitant. Visiblement, mon envie n’était pas très réciproque.

« Je ne suis pas sûre de vouloir t’impliquer là-dedans. Je ne suis pas prête à un tel... engagement.

— Écoute, ai-je répliqué avec un sourire, je parle juste d’aider une pote et éventuellement de satisfaire mon besoin d’adrénaline. Ça ne veut pas dire prendre un break et un labrador, d’accord ? »

Elle a souri et a posé sa main sur mon visage.

« Tu sais, a-t-elle dit, l’histoire, pour la faire simple, c’est que je me suis fait des ennemis que j’avais sous-estimés. Et le truc, c’est que je t’apprécie beaucoup. Ça ne me donne pas vraiment envie de te voir finir en cadavre à cause de moi.

— Oh, arrête, ai-je protesté. Mon nom, c’est Leviathan. La putain de grande Bête de sa race d’Apocalypse. C’est pas trois nazis et quelques ploucs armés qui auront ma peau. »

Alys s’est mise à rire et j’ai senti que, aussi fallacieux que soit mon argument, je l’avais convaincue.

« Et modeste, en plus.

— Ouais. Ça aussi.

— D’accord, a-t-elle dit. Je te raconterai. Mais pas maintenant. »

Elle a commencé à m’embrasser et je me suis dit qu’effectivement, les explications pourraient attendre.

lundi 14 juin 2010

Épisode 15 (Chapitre 4 : Sans break ni labrador - suite)

Note préliminaire : le texte suivant est un épisode du roman Enfants de Mars et de Vénus, publié en ligne sous forme de  feuilleton tous les lundis et jeudis. Pour les personnes qui prendraient le train en marche, il est préférable de commencer par le premier épisode ou d'aller consulter les anciens sur la page Téléchargements. Cet épisode est aussi disponible en format PDF.

« Ça va », ai-je dit en retirant ma main de celle de l’infirmière. « Je vais bien. »

On était allées à l’hôpital pour s’occuper d’Alys, qui avait pris quelques mauvais coup au crâne, mais un médecin avait insisté pour examiner aussi ma main gauche. C’est vrai que je m’étais ouvert en frappant les deux trous du cul, mais il n’y avait pas de quoi en faire un plat. Je n’allais pas aller voir un médecin à chaque fois que je saignais un peu.

Ce qui m’énervait, surtout, c’était que ma copine était dans une autre pièce et que je ne savais pas dans quel état elle était ni si elle était bien traitée ; et je ne voyais pas l’intérêt de soigner ma blessure à la main si je devais la rouvrir en frappant un médecin qui s’aventurerait à la traiter de mec.

« Ne bougez pas », a répété l’infirmière pour la quinzième fois, un soupçon d’irritation dans la voix.

J’ai finalement décidé de me laisser faire, partant du principe que c’était encore le meilleur moyen pour que ce soit terminé plus vite, même si, vu mon caractère, ça n’était pas évident.

« Ouch, ai-je dit alors qu’elle désinfectait la plaie.

— Ne vous plaignez pas, vous n’avez pas grand-chose, par rapport à votre amie...

— Je sais, ai-je répliqué avec un ton acerbe. C’est bien pour ça que je voudrais être avec elle. Vous avez fini ? »

Elle a soupiré. Manifestement, je lui tapais sur les nerfs.

« Une seconde. Il faut d’abord bander.

— Si vous êtes comme ma copine, ça va prendre toute la nuit », ai-je dit avec un sourire entendu, mais elle n’a pas semblé comprendre la fine allusion.

*****

Lorsqu’Alys a fini par me rejoindre, je me suis précipitée dans ses bras ; j’ai quand même vérifié qu’elle tenait à peu près debout avant de lui sauter dessus, mais à part un pansement sur le front et un œil au beurre noir, elle avait l’air d’aller bien.

« Désolée de t’avoir fait poireauter, s’est-elle excusée. Ils ont voulu que je passe un scanner.

— Et le résultat ?

— Apparemment, ce n’est pas pire qu’avant, a-t-elle dit en souriant. Je ne sais pas pourquoi ils s’inquiétaient. Je suis blonde, ce n’est pas comme si je risquais de m’endommager le cerveau. »

J’ai hoché la tête, satisfaite qu’elle aille bien et soit en état de faire des blagues.

« On y va ? » ai-je suggéré.

Sortir de l’hôpital a encore été un peu plus long que prévu, à cause de la paperasse. Surtout que je ne voulais pas montrer ma carte Vitale — au cas où les types qui nous avaient agressés auraient été du genre à porter plainte — et qu’ils avaient des doutes sur celle d’Alys. Ce qui était d’une certaine façon relativement légitime, vu que c’était en fait celle du type à qui elle avait fait les poches à la gare.

« Ce n’est pas votre carte, a protesté le mec à l’accueil.

— Si, c’est moi.

— Vous allez me dire que vous êtes Monsieur Joseph Martin ?

— Je suis transsexuelle, a expliqué Alys.

— Oh, a fait l’homme d’un air gêné. Vraiment ? »

Travelotte a fait oui de la tête, et le type s’est enfin décidé à rentrer son numéro dans son ordinateur.

« Vous êtes née en 69 ? a-t-il ensuite demandé sur un ton à nouveau sceptique.

— Oui, a répondu Alys. La chirurgie au visage donne un aspect plus jeune. »

L’homme l’a dévisagée d’un air inquisiteur, se demandant sans doute si elle se foutait de sa gueule.

« Vous devriez essayer, a-t-elle dit en souriant.

— Ça ira, s’est renfrogné le gars. Bon, vous pouvez y aller. »

J’ai soupiré de soulagement, et on a finalement pu prendre un taxi. On était toutes les deux d’accord pour éviter les transports en commun ce soir.

*****

Il était pratiquement onze heures du soir quand on est arrivées dans l’appartement d’Alys. J’ai pu noter au passage qu’il n’y avait plus autant de cartons vides que lors de ma première visite.

Travelotte est partie faire chauffer de l’eau pour les pâtes, les émotions nous ayant donné faim, tandis que je me suis vautrée dans le canapé et ai commencé à angoisser sur le fait que je n’avais pas de fringues de rechange, ce qui était emmerdant vu que j’avais une tache de sang sur mon pantalon. J’imagine que jouer la fashion victim était une façon de gérer le contre-coup.

« Dis, ai-je demandé, j’imagine que tu n’as que des jupes ou des trucs comme ça dans ta garde-robe ?

— Non, a-t-elle dit en revenant avec deux bières à la main. Je crois que c’est dans ce carton... »

Elle a sorti son couteau à cran d’arrêt encore tâché de sang et a retiré le scotch qui scellait encore le paquet.

« Je n’ai toujours pas fini de tout ranger, a-t-elle dit en s’excusant. En tout cas, tu devrais trouver de quoi te changer là.

— Merci », ai-je dit en me levant et ai commencé à fouiller dans le carton, qui contenait un véritable trésor en terme de pantalons façons gothique, de treillis, de débardeurs moulants et de chemises de bûcheron.

« Tu portes ce genre de fringues ? ai-je demandé.

— Plus trop maintenant. Ça date d’avant. »

Je pouvais sentir les italiques qu’elle mettait sur le mot « avant » et je me suis demandée si c’était une époque dont il valait mieux ne pas parler.

« Avant quoi ? » ai-je tout de même demandé.

jeudi 10 juin 2010

Épisode 14 (Chapitre 4 : Sans break ni labrador - suite)

Note préliminaire : le texte suivant est un épisode du roman Enfants de Mars et de Vénus, publié en ligne sous forme de  feuilleton tous les lundis et jeudis. Pour les personnes qui prendraient le train en marche, il est préférable de commencer par le premier épisode ou d'aller consulter les anciens sur la page Téléchargements. Cet épisode est aussi disponible en format PDF.

Derrière lui, je voyais Alys se débattre comme elle le pouvait avec les deux autres types, mais même si elle avait sorti un couteau de je ne sais où, elle semblait trop sonnée pour pouvoir avoir le dessus. Si je ne voulais pas qu’ils ne la descendent ou l’embarquent, j’avais intérêt à ne pas perdre trop de temps.

Alors que mon adversaire s’approchait de moi, j’ai mis ma main droite dans la poche intérieur de mon blouson et j’ai senti le contact froid du très beau poing américain qu’une amie m’avait offert, quelques années plus tôt.

J’ai frappé de toutes mes forces dans le ventre du nazi, qui ne s’attendait manifestement pas à ce que j’ai quelques centaines de grammes de métal pour renforcer l’efficacité de mon coup.

Il s’est plié en deux de douleur et je lui ai envoyé un coup du poing gauche dans la mâchoire.

Proportionnellement, c’est sans doute lui qui a dû le plus souffrir, vu comme il s’est écroulé, mais j’ai quand même eu mal à la main. Cela dit, je ne m’en suis pas préoccupée plus que ça et je me suis précipitée vers Alys, en prenant juste le temps de noter qu’un train s’approchait sur le quai d’en face — il ne fallait pas que je les laisse l’embarquer.

Elle avait réussi à se débarrasser d’un type — le seul qui n’avait pas le crâne rasé — en lui plantant son poignard dans les couilles. Il se tordait de douleur, agenouillé, et je n’ai eu qu’à lui envoyer un coup de rangeos au passage pour l’achever. Malgré ça, elle était en fâcheuse posture : le type restant était en train de lui cogner la tête contre un distributeur de boissons.

J’ai posé ma main droite sur l’épaule du mec et lui ai envoyé un coup avec la gauche quand il s’est retourné. J’espérais que ça serait suffisant pour le mettre à terre, parce que si je devais le frapper dans la tête avec le poing américain, il risquait fort de ne pas s’en sortir.

Heureusement, il s’est écroulé et je n’ai eu qu’à lui envoyer un coup de pied dans l’estomac pour faire en sorte qu’il ne se relève pas tout de suite.

Alors que le train s’arrêtait sur le quai d’à-côté, j’ai pris quelques secondes pour vérifier qu’Alys allait bien. Elle avait beau saigner du front et de la bouche, elle m’a fait un signe du pouce pour me signifier qu’elle était O.K. Je l’ai alors soutenue pour l’aider à tituber vers un wagon, qui nous offrait une porte de sortie inespérée.

J’ai grogné lorsqu’elle m’a lâchée et s’est baissée à côté du mec qu’elle avait pour ainsi dire castré.

« Merde, ai-je lâché, qu’est-ce que tu branles ? »

Il était pourtant vraiment temps qu’on mette les voiles : le nazi qui s’était pris le coup d’extincteur était en train de se relever et Tatouage Moche semblait avoir la volonté de faire pareil.

Alys a repris son couteau qu’elle avait laissé dans les testicules du type et en a profité pour embarquer son porte-feuille au passage. Bon sang, elle ne se rendait pas compte que ce n’était pas franchement le bon moment pour jouer les pick-pockets ?

Elle s’est enfin dirigée vers moi et je l’ai tirée dans le train, avant de me retourner vers la porte pour voir si un de nos adversaires comptait nous suivre, tout en maudissant le conducteur qui ne voulait pas fermer ces putains de portes.

Deux skins étaient encore par terre ou à genoux et le type qu’Alys venait de dépouiller semblait juste émerger assez pour se palper les poches, se demandant sans doute ce qu’on lui avait pris. Le problème venait plutôt du dernier gars, qui semblait hésiter à monter avec nous.

Je lui ai fait signe d’approcher de la main droite, celle qui tenait toujours le poing américain.

« Vas-y, lui ai-je dit. Approche. Fais-moi plaisir. »

Il est resté immobile. Le signal sonore a retenti et la porte s’est refermée.

J’ai soupiré de soulagement et je serai sans doute morte ainsi si Alys ne m’avait pas plaquée au sol quelques secondes avant que la vitre ne vole en éclats. Des coups de feu ont retenti tandis que le train démarrait et j’ai réalisé que le type n’avait pas cherché dans ses poches ce que Travelotte lui avait piqué, mais en avait en fait sorti un flingue.

« Dis-moi », a fait Alys, sur un ton étrangement calme étant donné qu’elle était toujours allongée par terre et couverte de débris de verre, « tu cases toujours la même citation pourrie quand tu te retrouves dans une bagarre ? »

Je me suis assise contre la porte du train et ai passé négligemment une main dans la mèche de mes cheveux.

« Ben, ai-je admis, il y a aussi le coup du « c’est six fois qu’elle a tiré ou c’est cinq seulement ? », mais elle est plus dur à caser. »

Alys s’est assise à son tour et s’est secouée pour faire tomber les éclats de verre. Elle ne semblait en revanche pas se préoccuper de son visage en sang.

« Merde, a-t-elle dit. J’ai laissé mon ordi portable dans l’autre train. »

On est restées silencieuses quelques secondes, sans doute le temps que l’adrénaline redescende un peu. Alys a sorti un paquet de cigarettes et m’en a tendue une avant de se servir.

« C’est un peu minable, non ? a-t-elle demandé. J’imagine que je devrais être heureuse d’être en vie et ne pas me plaindre de la perte de mon ordi.

— Si ça peut te rassurer, j’étais en train de me dire qu’au moins, on avait une bonne excuse pour ne pas aller à la fête pourrie de Max. »

mardi 8 juin 2010

Épisode 13 (Chapitre 4 : Sans break ni labrador)

Note préliminaire : le texte suivant est un épisode du roman Enfants de Mars et de Vénus, publié en ligne sous forme de  feuilleton tous les lundis et jeudis. Pour les personnes qui prendraient le train en marche, il est préférable de commencer par le premier épisode ou d'aller consulter les anciens sur la page Téléchargements. Cet épisode est aussi disponible en format PDF.

Note au passage : comme j'ai pris un peu d'avance, j'ai décidé d'augmenter le rythme de la parution et de passer à deux épisodes par semaine : un le lundi et un le jeudi.

Chapitre 4
Sans break ni labrador

Épisode 13

Assise en face de moi dans le train qui nous conduisait vers le bled de Max, Alys a eu un petit sourire joyeux en me regardant.

« On voit que ta moto te manque », a-t-elle lancé.

J’ai grimacé. Voilà qu’elle remuait le couteau dans la plaie. On s’était disputées dix bonnes minutes à propos de notre moyen de locomotion : j’estimais que les quelques gouttes de pluie n’empêchaient pas de prendre ma bécane, tandis qu’elle trouvait que c’était une raison suffisante pour prendre le train.

Elle avait fini par avoir gain de cause et m’avait convaincue de prendre un moyen de transport aussi populaire. Heureusement, il n’y avait pas grand monde dans le wagon et on s’était installées à deux sur quatre sièges : un pour mes fesses, un pour mes pieds, un pour Alys et un pour ses sacs. Je ne savais pas trop pourquoi elle se trimballait avec une maison sur son dos.

« Ça va, ai-je grogné, je peux quand-même prendre le train.

— Non, je voulais dire, vu tes fringues. »

J’ai haussé les épaules. C’est vrai qu’avec mon pantalon en cuir, mon blouson dans la même matière et les mitaines qui allaient avec, je faisais un tout petit peu bikeuse. Ou fétichiste, au choix.

« C’était pour changer du look nazi.

— Il n’y a pas des bikers nazis, aussi ?

— Je ne sais pas, ai-je soupiré. Je suppose. »

Comme la discussion ne me passionnait pas, je me suis levée et ai enjambé un des sacs d’Alys qui était tombé par terre.

« Je vais voir s’il y a des toilettes.

— Ravie de le savoir.

— Va chier, Travelotte. T’avais un regard interrogateur.

— N’importe quoi. J’avais un regard plein de désir. Tant de cuir, ça m’excite. »

J’ai levé les yeux au ciel et lui ai fait un sourire enjôleur.

« Tu veux venir aux toilettes avec moi ?

— Non merci. Les chiottes de la SNCF, ça, ça ne m’excite pas. »

Je l’ai trouvée un peu dure, sur ce coup, vu que c’était un train relativement récent et que les toilettes n’étaient encore pas trop dégueulasses.

Sauf qu’évidemment, on s’est arrêté au moment où j’ouvrais la porte pour entrer. Comme je suis une personne très respectueuse de la loi et des règlements, je me suis dit que je devais attendre que le train reparte avant de faire ma commission ; mais comme j’avais la flemme de poireauter, j’ai remisé mon éthique au placard.

J’ai bien fait parce que, quand je suis retournée dans le wagon, Alys était sur le quai, entourée par quatre mecs plutôt balaises qui semblaient vouloir l’immobiliser.

Le train s’apprêtait à redémarrer, aussi me suis-je précipitée vers la porte qui se refermait pour sortir à mon tour. Je suis restée coincée deux secondes entre les deux battants avant de me dégager, mais au moins je n’avais pas été embarquée à l’intérieur.

Tandis que le train repartait, j’ai jeté un coup d’œil sur les quatre agresseurs, qui se trouvaient à une dizaine de mètres de moi. J’ai reconnu sans trop de surprise les trois skins que j’avais déjà croisés dans l’après-midi, accompagné d’un mec au look baskets, jeans et cheveux courts.

Ils avaient tous le dos tourné et, avec le bruit du train, ne m’avaient pas repérée, ce qui me donnait quelques secondes de réflexion. Alys était maintenant à terre et n’allait sans doute pas pouvoir m’aider beaucoup, même si elle se débattait. J’ai donc décidé de me donner un avantage et ai attrapé un extincteur avant de m’approcher d’un pas vif. J’étais fermement décidé à étendre les quatre gaillards.

Un des nazis m’a entendue juste avant que je n’arrive et s’est retourné à temps pour recevoir un bon coup d’extincteur dans la gueule. Il s’est écroulé et j’ai essayé de répéter la manœuvre sur le skin au tatouage moche, histoire de lui faire payer son intimidation de merde de tout à l’heure.

Ça ne s’est pas passé comme prévu : il était plus vif que son collègue et m’a sauté dessus. On est tombés par terre ensemble, tandis que l’extincteur roulait à côté de nous.

Non seulement Tatouage Moche était plus grand et largement plus costaud que moi, mais en plus il était placé au-dessus, ce qui lui donnait un avantage certain. Il a réussi sans problème à me bloquer les deux bras et à m’immobiliser presque complètement.

« Tu aimes baiser avec les travelos ? a-t-il demandé avec un sourire de trou du cul. Tu ne veux pas plutôt d’un vrai mec ?

— Quoi, tu me traites d’hétéro ? Tu veux vraiment m’enerver ? » ai-je répliqué, avant de lui envoyer un coup de tête dans les dents.

Ça m’a un peu fait mal au front, mais il a lâché la pression et j’ai pu me libérer. J’ai roulé à côté de lui et on s’est relevés en même temps.

Il saignait un peu de la lèvre, mais ça ne l’empêchait pas de sourire. Il semblait considérer que j’avais ajouté un peu de piquant, mais que je restais une proie facile.

« Je vais te démolir, sale gouine. »

J’ai souri à mon tour. Ça, c’était un vocabulaire qui me plaisait déjà plus.

lundi 31 mai 2010

Épisode 12 (Chapitre 3 : Tatouages et mutilations - Fin)

Note préliminaire : le texte suivant est un épisode du roman Enfants de Mars et de Vénus, publié en ligne sous forme de  feuilleton tous les lundis. Pour les personnes qui prendraient le train en marche, il est préférable de commencer par le premier épisode ou d'aller consulter les anciens sur la page Téléchargements. Cet épisode est aussi disponible en format PDF.

Alys a souri, pris son verre et m’a suivie un peu à l’écart. Ça devait faire un peu conspiratrices, vu de l’extérieur ; ou peut-être dispute de couple, je ne sais pas trop.

« Alors ? a-t-elle dit en s’asseyant sur une table. De quoi tu voulais me parler ?

— Tu te rappelles la promesse que tu m’avais faite avant notre premier baiser ?

— Non, a-t-elle admis.

— Que je n’allais pas me faire frapper par un skin nazi ? »

Elle a froncé les sourcils, puis a hoché la tête, sans doute pour me signifier qu’elle s’en souvenait.

« Ben, le con au tatouage moche dont je t’avais parlé. Il te cherchait.

— Il t’a agressée ?

— Un peu. Je me suis enfuie avant qu’il me fasse bien mal, mais il voulait savoir où tu habitais. »

Elle a paru embêtée. Je m’en suis un peu voulue de lui jeter ça dans la figure un soir où on était censées plutôt s’amuser.

« Je suis désolée, a-t-elle dit. Apparemment je t’ai mise en danger.

— C’est du danger que je peux gérer, ai-je répliqué. Je voulais juste te prévenir. »

Elle a baissé la tête. J’ai posé ma main sur son bras pour la réconforter, mais je me trouvais bien pataude.

« Je voudrais pouvoir t’aider. Est-ce qu’il y a des choses qu’il faudrait que je sache ? »

Elle m’a regardée quelques secondes, puis a secoué la tête.

« Non, a-t-elle répondu. Rien de spécial. »

Elle mentait, ça me semblait évident, mais je n’avais pas envie d’insister. C’était peut-être encore un peu tôt pour qu’elle me confie ses secrets les plus sales. Après tout, de mon côté, je n’avais pas vraiment envie de lui avouer que j’étais une braqueuse à la petite semaine.

Mais peut-être qu’elle me faisait plus confiance que je ne le pensais parce que, alors que je m’apprêtais à me diriger vers le bar, elle a posé sa main sur la mienne.

« Tu sais, a-t-elle dit, l’enterrement de mon amie ? Où je suis allée le week-end dernier ?

— Oui ?

— Elle a été assassinée. »

J’ai baissé la tête, gênée. Ce n’était pas le genre de révélations auxquelles je m’étais préparée.

« Je ne suis pas Sherlock Holmes, a-t-elle repris. Ni l’inspecteur Harry. Seulement, j’étais juste un peu... curieuse. J’ai posé quelques questions.

— Tu crois que c’est lié avec les skinheads ? »

Elle a haussé les épaules, manifestement peu convaincue.

« Je ne sais pas. Je n’avais pas réalisé que je pourrais te mettre en danger.

— Ce n’est pas ta faute.

— Pas vraiment, a-t-elle admis. Simplement, je comprendrais que tu n’ais pas envie de fricoter avec une cinglée qui joue aux détectives amateurs. »

J’ai souri, et ai caressé une mèche de ses cheveux. Tant qu’elle ne s’amusait pas à enquêter sur moi, ça ne me gênait pas.

« Écoute, Alys, ai-je dit avec une voix que j’espérais douce. Ce que je voulais te dire, c’est que justement je n’avais aucun problème... »

Alors que je parlais, j’ai remarqué que ses yeux s’étaient tournés, et j’ai eu le temps d’apercevoir Max qui s’approchait de nous avant de terminer la phrase.

« ... aucun problème avec ce que tu as entre les jambes, ai-je terminé à la hâte. Sincèrement. J’ai, euh, vu des films... »

Max a fait une grimace que j’espérais être plus de l’amusement que du dégoût.

« Désolé, a-t-il dit. J’interromps peut-être une conversation privée, mais je voulais vous dire qu’on va rentrer, Cecilia et moi.

— Elle ne reste pas ? ai-je demandé. Comme c’est dommage.

— Vous venez chez moi, après ? Pour la fête ?

— Quelle fête ? »

Max a soupiré d’un air las, et c’est là que j’ai compris que ça devait être quelque chose dont il m’avait déjà parlé.

« Mon anniversaire, tu te souviens ?

— Oh, bien sûr, me suis-je exclamé. Comment aurais-je pu oublier ? »

Alys a souri alors que Max et Cecilia partaient en se tenant par la main.

« Ils sont ensemble, a-t-elle constaté.

— Ouais, ai-je soupiré.

— Et tu n’aimes pas ça.

— Pas vraiment, ai-je admis avant d’avaler une gorgée de bière. Si on revenait aux histoires de détectives, Sherlock ?

— Non, a répliqué Alys avec un sourire mesquin. Je préfère les ragots. Pourquoi est-ce que tu n’aimes pas Cecilia ? »

J’ai soupiré. Voilà vraiment le sujet que je voulais éviter.

« C’est une longue histoire.

— On a le temps.

— Écoute, je n’ai pas envie d’en parler. »

Alys a froncé les sourcils et a paru se concentrer assidûment.

« Voyons... tu pourrais lui en vouloir. Par jalousie, par exemple. Tu es attirée par Max ?

— Quoi ? ai-je fait. C’est un mec !

— Un mec trans. Il y a des gouines qui kiffent ça. Pas toujours de manière très respectueuse, soit dit en passant.

— Je suis peut-être irrespectueuse de temps en temps, ai-je admis, mais il n’y a pas moyen que je couche avec un mec, trans ou pas.

— Non », a-t-elle dit, toujours aussi concentrée. « Ce n’est donc pas ça. Voyons... c’est avec elle que tu veux coucher, mais elle ne refuse, et tu lui en veux à cause de ça ?

— Je suppose, ai-je dit d’une voix blanche. Ça, et le choix de son prénom pourri.

— Nan, a-t-elle fait. Tu ne réagirais pas comme ça. Voyons... oh ! »

Son visage s’est éclairée, et elle m’a regardée avec un grand sourire que j’ai trouvé un peu tordu.

« Vous couchez ensemble, a-t-elle dit, mais vous ne voulez pas que Max le sache. Alors vous faites semblant de vous détester. »

J’ai soupiré en évitant de croiser son regard.

« J’ai raison ! s’est-elle exclamée. Nom de Dieu, ce que tu peux être tordue !

— Je ne fais pas semblant sur tout, ai-je protesté. Je suis sincère quand je dis qu’elle a un nom ridicule. »

Alys a souri, puis a avalé quelques gorgées de bière en me regardant d’un air un peu trop soupçonneux à mon goût.

« Qu’est-ce qu’il y a ?

— Du coup, je me demandais si tu n’étais pas une sorte de transloveuse qui recherchait sa dose d’exotisme là où elle le pouvait.

— Ouais, ai-je répondu. C’est juste dommage que tu ne sois pas asiatique en plus. »

Elle a secoué la tête en souriant, façon de dire « je devrais te gronder mais comme tu m’as fait rire ça ira pour cette fois ».

Quant à moi, j’étais en train de me dire qu’il était temps d’essayer d’en revenir à nos moutons assassinés.

« Tu sais, ai-je dit, ce que je voulais dire avant d’être coupée, c’est que je n’ai aucun problème avec ce que tu peux faire de légal ou d’illégal ou de Sherlock-Holmesque ou de je ne sais quoi. Je ne vais pas te juger, d’accord ? Sauf que, sans vouloir faire l’emmerdeuse ou l’oiseau de mauvais augure, le nazi voulait ton adresse. Je ne sais pas ce qu’il te veut, mais peut-être que je peux t’aider ? »

Alys m’a regardée d’un air songeur pendant quelques instants, puis elle s’est mise à sourire.

« Tu penses que j’ai besoin d’une butch garde du corps pour me protéger ?

— Ce n’est pas ce que j’ai dit, ai-je protesté.

— Je sais », a-t-elle fait en hochant la tête.

Elle est restée silencieuse quelques instants ; le temps de terminer son verre et de me regarder dans les yeux.

« J’apprécie que tu veuilles m’aider, a-t-elle dit. Seulement, je n’ai pas envie de te faire prendre des risques.

— Mais je...

— Je vais y réfléchir, d’accord ? a-t-elle soupiré. En attendant, je voudrais au moins qu’on passe cette soirée ensemble sans se prendre la tête. Nos nouveaux potes skins peuvent au moins attendre jusqu’à demain. »

J’ai acquiescé de la tête, sans réaliser qu’en matière de skins nazis, les prédictions de ma copine ne s’avéraient pas toujours de la plus grande exactitude.

mercredi 26 mai 2010

Épisode 11 (Chapitre 3 : Tatouages et mutilations - Suite)

Note préliminaire : le texte suivant est un épisode du roman Enfants de Mars et de Vénus, publié en ligne sous forme de  feuilleton tous les lundis. Pour les personnes qui prendraient le train en marche, il est préférable de commencer par le premier épisode ou d'aller consulter les anciens sur la page Téléchargements. Cet épisode est aussi disponible en format PDF.

Désolée pour le retard sur cet épisode qui aura donc été publié avec un peu plus de vingt-quatre heures de retard. Promis, j'essaierai de ne pas recommencer...

C’est en rentrant chez moi que j’ai réalisé que les griffures que m’avait faites le facho étaient plus profondes que prévues : mon visage était en sang, et ça continuait à couler. J’avais même fait une tache sur mon tee-shirt. Je n’aurais jamais pensé que les skinheads avaient les ongles aussi longs.

J’ai mis quelques pansements sur mon visage et ai décidé de me regarder un film où des nazis se faisaient tabasser violemment, histoire de me défouler. J’ai mangé des chocolats devant ; ou plutôt, je m’en suis goinfrée jusqu’au stade où j’avais envie de vomir, ce que j’ai ensuite fait, et ensuite ça allait mieux.

Mon psy avait passé des tas de séances à m’expliquer qu’il fallait que j’exprime mes pulsions de manière plus saines qu’en compensant par la bouffe et la boulimie mais là, la seule alternative que je voyais niveau pulsion était de prendre mon flingue et d’aller retrouver ces trous du cul.

Je me suis vaguement demandée si mon psy aurait pu me faire un mot qui aurait tenu face à un tribunal, puis j’ai réalisé qu’il commençait à être tard et me suis décidée à laisser tomber mes idées noires et à partir pour le Black Angel.

Ce dernier était un peu, genre, le bar plutôt lesbien et un peu cool de la ville ; ce qui expliquait qu’il était aussi celui dans lequel je traînais le plus. C’est là qu’on s’était données rendez-vous avec Alys.

Je suis arrivée alors qu’il n’y avait personne que je connaissais, et me suis dit qu’il pouvait être intéressant de profiter de mon avance pour retirer les affreux pansements sur mon visage. Je n’avais pas envie de ressembler à Toutankhamon.

À peine suis-je entrée aux toilettes que j’ai entendu Alys arriver dans le bar. Vu les voix que j’entendais, j’ai compris qu’elle était accompagnée de Max et de Cecilia. C’était sutout la présence de cette dernière qui me perturbait.

Une des raisons, pour commencer, était que je pouvais comprendre qu’on puisse avoir un nom ridicule, mais les trans le choisissaient plus ou moins, en général. Sérieusement, Cecilia ?

Je ne voyais vraiment pas pourquoi Max avait eu l’idée de malheur de vouloir sortir avec elle.

J’ai hésité à leur dire que j’étais là, mais d’un autre côté, j’avais encore mes pansements. Ça ne faisait pas hyper classe, et je ne voulais pas donner une mauvaise impression à Alys.

« Alors ? a demandé Cecilia de sa voix insupportable. Tu... euh, tu t’intègres bien ?

— Je ne suis pas très intégrée de manière générale », a répliqué Alys.

J’ai souri dans le miroir, puis j’ai entrepris de retirer un pansement et mon sourire s’est figée. J’avais des sales traces de sang sur la gueule, et un bleu à cause du coup que je m’étais pris. Putain, il n’aurait pas pu me frapper ailleurs ? Je n’avais pas peur de la douleur, mais je tenais à mon joli minois.

« T’as pu faire quelques connaissances ? a demandé Max. Depuis la dernière fois ?

— Ouais. D’ailleurs, j’ai un rendez-vous ce soir. C’est un peu pour ça que je suis venue ici, honnêtement. Elle ne devrait pas tarder.

— Un rendez-vous, genre, amoureux ?

— Genre, ouais.

— Et c’est qui ?

— Une butch hyper canon. Elle s’appelle Lev. Vous vous connaissez peut-être. »

Mon sourire est revenu. Butch hyper canon ? J’aimais bien qu’on parle de moi comme ça. J’avais peut-être bien fait de rester aux toilettes.

« Oh, oui, a fait Max. On se connaît.

— Lev ? s’est exclamé Cecilia. Lev la transphobe ? »

Ou peut-être que je n’avais pas si bien fait que ça, et que j’aurais mieux fait de me montrer dès le début, finalement. Entendre ses amis parler de soi quand ils croient qu’on n’est pas là peut entraîner de mauvaises surprises. Et pourtant, une sorte de force obscure me poussait à rester et à continuer à écouter.

La curiosité, je crois que ça s’appelle.

« Je ne sais pas, a dit Alys. Elle avait l’air plutôt cool avec moi. Si tu vois ce que je veux dire.

— Juste par curiosité, a demandé Max, tu lui as dit que tu étais trans ?

— Non, a-t-elle répondu après un temps d’hésitation. Pas vraiment. Ce n’est pas évident ? »

Super, et maintenant je passais pour une conne pour ne pas avoir capté dès le début. Ce n’était pourtant pas de ma faute si on ne m’avait pas donné les nouveaux codes : j’en étais restée aux transsexuelles en talons aiguille et avec... je ne sais pas, des accessoires de trans, tout ça. Le blouson en cuir et les paras aux lacets rouges n’étaient pas censés faire partie de l’accoutrement, pas plus que la tenue de garagiste.

Bon sang, ce n’était pas au sens littéral qu’elles étaient censées maquiller des voitures volées.

Si on ne pouvait plus faire confiance à ce qu’on voyait à la télé pour se repérer dans le monde réel, où allait-on ?

« Et tu comptes lui dire avant... euh, de coucher avec elle ? »

C’était la voix de Cecilia, qui semblait inquiète de ma réaction. Je n’ai pas pu m’empêcher de sourire en pensant à la façon dont c’était parfois représenté dans les films de beauf : le mec hétéroplouc qui découvre que la meuf qu’il a embrassé était trans crie d’effroi et va vomir de dégoût.

Quoique, je n’étais peut-être pas très bien placée pour donner des leçons, niveau vomissements. Cela dit, l’idée d’embrasser Alys était bien le truc qui m’aurait dissuader de gerber : je n’avais pas envie qu’elle trouve que ma bouche avait un goût dégueulasse.

Sur ces hautes considérations, j’ai décidé qu’il était peut être temps d’arrêter d’espionner depuis les toilettes et je suis ressortie, non sans avoir passé les écouteurs de mon baladeur pour pouvoir faire croire que je n’avais rien entendu.

« Salut », ai-je lancé, et les discussions ont subitement cessé.

Alys m’a fait un grand sourire pendant que j’enlevais mes écouteurs. J’ai alors réalisé qu’elle était encore plus grande que d’habitude, et ai remarqué que c’était dû à des talons-aiguilles impressionnants.

« Oh, mon Dieu, ai-je fait en voyant les godasses. Il n’y a pas une loi contre ça ?

— Quoi ?

— Genre, la loi de la gravité ?

— La gravité, c’est une construction sociale », m’a répondu Alys sur un ton très sérieux.

J’ai souri et l’ai embrassée, en me mettant sur la pointe des pieds.

« Et sinon, ai-je demandé sur un ton léger, vous discutiez de quoi ?

— De relations avec des trans, a répondu Cecilia sans chercher à mentir. Comment tu réagirais, toi ?

— Comment je réagirais à quoi ? » ai-je demandé avant d’avaler une gorgée de bière.

Alys a lancé un vilain regard à Cecilia, genre « on est obligés de partir sur ce sujet ? » mais, comme celle-ci avait la vigilance d’une huître, elle n’en a rien perçu.

« Si tu découvrais que la nana avec qui tu t’apprêtes à coucher est trans. On se disait que certaines personnes pouvaient être déstabilisées ou voir leur identité remise en cause et réagir de manière inappropriée. Tu en penses quoi ?

— Les mots « déstabiliser », « remise en cause » ou encore « manière appropriée » ne font pas franchement partie de mon vocabulaire. »

J’étais assez fière de ma répartie, sur ce coup-là.

« Je n’étais même pas sûr que le mot « vocabulaire » fasse partie de ton vocabulaire », a répliqué Max en collant sa tête contre l’épaule de Cecilia.

J’ai soupiré en voyant les deux tourtereaux et me suis tournée vers Alys.

« Je peux te parler en privé deux secondes ? ai-je demandé. À propos de ce que tu m’avais promis avant qu’on s’embrasse ?

— Oui ? a-t-elle fait en fronçant les sourcils.

— J’ai peur que tu m’ais, tu sais, trompée sur la marchandise ? »

lundi 17 mai 2010

Épisode 10 (Chapitre 3 : Tatouages et mutilations - suite)

Note préliminaire : le texte suivant est un épisode du roman Enfants de Mars et de Vénus, publié en ligne sous forme de  feuilleton tous les lundis. Pour les personnes qui prendraient le train en marche, il est préférable de commencer par le premier épisode ou d'aller consulter les anciens sur la page Téléchargements. Cet épisode est aussi disponible en format PDF.

On en était encore à se rouler des pelles lorsque plusieurs coups de klaxon ont retenti devant le restaurant.

« Mince, a soupiré Alys. Je crois que c’est mon chef.

— Ta pause est déjà fini ?

— Apparemment. On se voit ce soir ? »

Je lui ai fait un petit signe de la main alors qu’elle se dirigeait vers la porte de la crêperie pour monter dans une dépanneuse. Notre rendez-vous avait été beaucoup trop court à mon goût, mais je devais lui reconnaître un certain panache pour ce qui concernait la sortie.

N’ayant pas grand-chose à faire de l’après-midi, je me suis dit que je pouvais prendre mon temps et ai donc entrepris de terminer consciencieusement les quelques morceaux de crêpe que mon amie avait laissés.

J’ai ensuite réglé l’addition, puis ai décidé de jouer un peu avec le vernis avant de partir, ce qui m’a pris un certain temps. Je voulais faire ça mieux que la première fois mais, malgré mon application, le résultat restait décevant. Un jour, me suis-je jurée, je serais aussi douée que ma copine.

J’ai finalement quitté le restaurant environ un quart d’heure après qu’elle soit partie et me suis dirigée vers ma moto, l’allure insouciante. Bien mal m’en a pris, car je n’ai pas fait attention aux trois types patibulaires qui attendaient au coin de la rue, juste à côté de ma bécane.

J’ai reconnu le plus grand lorsqu’il m’a plaquée contre le mur en m’attrapant par les deux bras. Vu sa taille comparée à la mienne, j’avais les yeux juste en face du tatouage moche en forme de croix gammée qu’il avait dans le cou. C’est un peu à ça que je l’ai identifié, d’ailleurs : c’était le même connard qui m’avait pris la tête deux semaines plus tôt parce que j’avais fait mine de m’intéresser à sa nana.

« Attention ! ai-je fait sur un ton léger. Mon vernis n’est pas sec.

— Joue pas à la maligne, connasse ! »

J’ai essayé de détourner la tête, vu qu’il avait son visage proche du mien et une certaine tendance à postillonner. Je me suis demandée si c’était une façon volontaire de me cracher à la figure. Probablement pas.

« D’accord, ai-je soupiré. C’est encore parce que j’ai dragué ta copine ? T’as vraiment besoin de prouver ta virilité, hein ? »

Un de ses acolytes a sorti un couteau à cran d’arrêt d’un geste menaçant et je me suis dit qu’il n’aurait pas été très intelligent de continuer à jouer au con.

Cela dit, je me connaissais assez pour savoir que je ne pourrais pas m’en empêcher.

« C’est à propos de ton copain le travelo, a repris Tatouage Moche. Tu vas me dire où il habite.

— Tu sais, c’est une fille. On dit « elle ». Tu aurais appris ça si tu étais allé à l’école.

— Te fous pas de ma gueule ! a-t-il repris en resserrant sa prise contre mes bras. Je sais ce que ton pote a entre les jambes. »

J’ai dégluti et ai fait la grimace, incapable de bouger plus.

« Oh mon Dieu, ai-je soupiré. Vous avez couché ensemble ? Et dire qu’elle refusait de s’en servir avec moi. Je suis si... »

Je n’ai pas pu terminer ma phrase, car le connard m’a collé une grosse beigne.

« Ne me traite pas de pédé ! » a-t-il dit en levant le poing qui m’avait déjà frappé d’un air menaçant.

J’avais la tête qui tournait un peu à cause du choc, et la douleur commençait à me vriller le crâne, mais j’étais encore capable de compter jusqu’à deux : s’il levait sa main pour me montrer qu’il allait me cogner dessus à nouveau, ça voulait dire qu’il ne me bloquait plus qu’un seul bras.

« Ça ne me viendrait pas à l’esprit, ai-je répondu en souriant. Surtout que si tu te limites aux organes génitaux, on devrait plutôt t’appeler Mademoiselle. »

Il est resté sans comprendre un quart de seconde, puis son visage a littéralement changé de couleur lorsque ma main s’est resserrée sur ses testicules.

J’ai profité du relâchement qui s’en est suivi pour me libérer et me précipiter vers ma moto. J’étais en train de la faire démarrer lorsqu’un des sous-fifres de Tatouage Moche m’a sauté dessus.

Quelque peu déstabilisée, j’ai néanmoins actionné un grand coup d’accélérateur. Le type s’est accroché alors que ma bécane manquait de nous expulser tous les deux. Heureusement que ce n’était pas celui qui avait sorti un couteau, sinon j’aurais fini poignardée méchamment au lieu de juste un peu griffée au visage.

« Mais tu vas descendre de là, espèce de trou du cul nazi de merde ! » ai-je râlé en lui donnant de gros coups de coude, pendant que ma moto avançait en zig-zag.

J’ai finalement réussi à l’envoyer balader en faisant un virage dangereux pour m’engager dans la rue du coin, et il a failli se faire écraser par une voiture. Manque de pot, celle-ci l’a évité.

J’ai pris le temps de m’arrêter pour lui faire un bras d’honneur avant de dégager de là. Question de principe.

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