Épisode 0 (Chapitre 0 : Le loup déguisé en Agneau)
Par Élisabeth le lundi 8 mars 2010, 13:27 - Épisodes - Lien permanent
Note préliminaire : le texte suivant est le premier épisode du roman Enfants de Mars et de Vénus, publié en ligne sous forme de feuilleton tous les lundis. Cet épisode est aussi disponible en format PDF.
Alys s’est retournée vers moi, l’air sincèrement surprise de ma trahison. Elle a passé une main — les deux, en fait, vu qu’elles étaient menottées — dans ses longs cheveux, sans doute plus pour se donner une vague contenance qu’autre chose.
Pendant ce temps, ses yeux fixaient le canon du .44 magnum que je pointais vers elle.
« Lev... » a-t-elle soufflé d’un air implorant, guettant sur mon visage une émotion particulière, un signe qui aurait montré que je m’apprêtais à flancher ; mais je me suis contentée de sourire.
« Tu croyais quoi ? ai-je demandé. Que j’étais vraiment amoureuse d’un travelo ? »
J’espérais que mon air négligent masquerait mon manque d’assurance. Il faut dire que la vraie raison à mon retournement de veste avait plus à voir avec un gros paquet de biftons et une carte chance « sortez de prison », mais je trouvais encore moins pire de jouer à l’enflure macho que d’admettre ça. Ou peut-être que c’était juste d’avoir le flingue de l’inspecteur Harry dans la main qui réveillait mes relents de beaufitude.
Alys a soupiré, puis a plongé sa main dans la poche de sa veste. Je n’ai pas tressailli : je savais qu’elle n’avait plus d’arme sur elle. Elle a sorti une cigarette et me l’a montrée d’un air interrogateur.
Un condamné à mort était bien censé avoir droit à une dernière clope, pas vrai ? C’était les règles. Je lui ai fait un petit signe de tête, puis ai pris mon Zippo dans la poche de mon blouson, tenant le lourd revolver d’une seule main.
Je lui ai lancé le briquet, qu’elle a attrapé d’un geste gracile, malgré les menottes, avant d’allumer sa cigarette.
« Alors, c’est la même vieille histoire ? a-t-elle demandé entre deux bouffées de tabac.
— Quelle histoire ?
— L’histoire du mec qui tue une transsexuelle à cause de ce qu’elle a entre les jambes, parce qu’il y a tromperie sur la marchandise. »
Je suis restée silencieuse quelques instants. Je la trouvais quand même un peu injuste, sur ce coup-là. Peut-être parce que j’avais l’impression que la tromperie était plutôt de mon côté.
Cela dit, si j’avais été sur le point de me faire descendre, j’aurais aussi sorti des vacheries à la personne tenant le flingue. Je pense même que j’aurais été vachement plus vulgaire ; mais Alys avait toujours été plus classieuse que moi.
« Je ne suis pas un mec, ai-je finalement répondu.
— Non, a-t-elle admis, mais c’est le même schéma narratif. »
J’ai haussé les épaules. Peut-être qu’elle avait raison. Peut-être pas. Ça ne changerait pas grand-chose, au final.
« Est-ce que tu as autre chose à dire ? ai-je demandé en armant le revolver. Ce serait con que tes deux derniers mots soient schéma narratif... »
Elle a acquiescé de la tête, inspiré une dernière bouffée de tabac, et jeté sa cigarette par terre. Puis elle m’a regardée dans les yeux et a dégluti.
« Je t’aime », a-t-elle dit.
J’ai hoché la tête, puis ai levé mon arme vers elle.
« Moi pas », ai-je menti en appuyant sur la détente.