Épisode 1 (Chapitre 1 : La Valkyrie)
Par Élisabeth le lundi 15 mars 2010, 11:53 - Épisodes - Lien permanent
Note préliminaire : le texte suivant est un épisode du roman Enfants de Mars et de Vénus, publié en ligne sous forme de feuilleton tous les lundis. Pour les personnes qui prendraient le train en marche, il est préférable de commencer par le premier épisode ou d'aller consulter les anciens sur la page Téléchargements. Cet épisode est aussi disponible en format PDF.
La première fois que j’ai rencontré Alys, c’était il y a un peu plus de trois semaines, même si j’ai l’impression que ça fait une éternité. C’était dans une manifestation contre des anti-avortement. Je l’avais remarquée lorsqu’elle gueulait « fachos, cathos, machos, vous nous cassez l’clito », avec sa tenue hyper-féminine, exception faite de ses bottes de combat aux lacets rouges. Elle avait une putain de classe qui arrivait même à éclipser l’effet que me faisaient ses bas résille, c’est dire.
C’est quand les choses ont dégénéré que je l’ai revue. Les flics avaient balancé des lacrymos parce qu’on refusait de se disperser ; deux anars avaient commencé à jeter quelques pierres sur les fachos, par-dessus les policiers qui faisaient barrage, et quelques autres manifestants les avaient imités.
Et puis il y avait eu la charge ; classique.
J’étais restée un peu comme une conne, alors que tout le monde se barrait en courant. C’est là mon regard s’est fixée sur la silhouette d’Alys, dont j’ignorais encore le prénom à ce moment là, debout sur un camion de police.
J’ai observé ses longs cheveux blonds, sa mini-jupe et ses jambes interminables à travers le brouillard lacrymogène. L’espace d’un instant, j’ai cru que j’étais morte et qu’une Valkyrie était venue me chercher pour m’emmener au Walhalla.
C’est là que trois types de la brigade anti-criminalité ont violemment interrompu ma rêverie en me plaquant au sol.
*****
Quelques heures plus tard, après un moment pénible passé dans une fourgonnette, puis dans une cellule de garde-à-vue, l’officier de police judiciaire qui m’interrogeait me dévisageait d’un air sévère.
J’ai baissé les yeux, embarrassée, vers les menottes qui m’entravaient les poignets.
« Mademoiselle Lætitia Saffi, a-t-il lu. Vingt-neuf ans, journaliste.
— Lev, ai-je corrigé.
— Pardon ?
— C’est mon prénom. Lev. Ou Léviathan, si vous tenez à une version longue. Y’a que les cons qui m’appellent Lætitia. »
L’homme est resté silencieux quelques instants, l’air de ne pas savoir quoi faire de l’information, aussi ai-je décidé d’en rajouter une couche.
« Et je ne suis pas une « Mademoiselle ». Je ne suis pas libre pour les mecs.
— Très bien, Madame Saffi, a répondu l’officier avec un petit sourire. Est-ce qu’on peut en venir aux faits, s’il vous plaît ?
— Allez-y. Vous me reprochez quoi ? D’avoir participé à une manifestation pour la défense du droit à l’avortement ? C’est plutôt un geste citoyen, non ? »
Il est resté silencieux quelques instants, comme s’il avait besoin de digérer ce que je lui racontais. Finalement, il a à nouveau baissé le regard sur ses papiers.
« J’ai un témoignage d’un de mes hommes qui dit vous avoir vu participer aux jets de pierres, a-t-il froidement constaté. Ce n’est pas exactement ce que je qualifierais de geste citoyen. »
Je me suis reculée dans ma chaise et ai souri. Techniquement, sur les fachos qui se mettaient à genoux pour faire des prières aux fœtus assassinés à cause des méchantes féministes, je pensais que le pire que pouvait faire une pierre était encore de connecter par miracle leur deux neurones. C’était presque citoyen, non ?
« Il y a eu des blessés ? ai-je demandé.
— Ce n’est pas la question, a-t-il répliqué d’un ton sec. Le fait que...
— Ce n’est pas ce que je veux dire, l’ai-je coupé alors que mon sourire s’agrandissait. Simplement, je n’ai pas cru voir ou entendre d’ambulance se pointer sur les lieux.
— Et alors ? » m’a-t-il demandé d’un air mauvais.
J’ai haussé les épaules d’un air innocent. Je n’étais pas sûre que ma stratégie de défense fusse la meilleure, mais c’était celle qui me plaisait le plus.
« Ben, ai-je répondu, si j’avais participé à des violences, vous auriez été obligés d’en appeler une. »
*****
Je suis finalement ressortie du commissariat vers onze heures du soir, avec la promesse d’être convoquée au tribunal d’ici quelques mois. Ça faisait longtemps que je n’étais pas allée faire un tour dans ce genre d’endroit, tiens.
J’ai allumé une clope lorsque je suis arrivée sur le trottoir et ai commencé à marcher vers l’endroit où j’avais laissé ma moto en arrivant à la manif. J’avais de la chance : ça ne devait pas être à plus de dix minutes à pied.
Alors que j’avançais, j’ai reconnu la blonde qui se dirigeait vers moi. Elle venait d’un kebab et avait un sandwich à la main.
« Hé ! m’a-t-elle lancé. T’es sortie aussi ?
— Ouais. »
J’ai regardé son visage souriant, malgré l’hématome qu’elle avait à la lèvre. Elle était vraiment canon.
« Tu veux une frite ? » m’a-t-elle demandé en me tendant une barquette.
Ne refusant jamais un bon morceau de patate plein de graisse, j’en ai attrapé un et ai souri à mon tour en me demandant furtivement s’il y avait une chance qu’elle soit gouine.
« Je m’appelle Alys, au fait, a-t-elle dit entre deux frites.
— Lev.
— Ils ne t’ont pas trop emmerdée ? Les flics, je veux dire ?
— Non. Je vais juste être convoquée au tribunal. Et toi ?
— Ça va. À part quelques coups pendant l’arrestation et le fait qu’ils insistaient pour m’appeler Monsieur. »
J’ai froncé les sourcils, ne comprenant pas trop la raison d’un tel traitement vu son apparence que je n’aurais que difficilement pu qualifier de masculine ou même d’androgyne. Moi, à la limite, j’aurais compris, avec ma dégaine de gouine masculine — je préférais personnellement le terme butch, mais je ne m’attendais pas vraiment à ce que les policiers comprennent ce genre d’identité. Déjà que le concept « pas vouloir coucher avec mecs » n’était pas évidemment à appréhender pour un certain nombre...
« Dis, ai-je fait, je vais rentrer en moto. Je peux te déposer quelque part ? »
Elle m’a regardée avec un petit sourire et un regard qui m’ont fait penser qu’elle n’était sans doute pas hétérosexuelle.
« Je suis déçue, j’aurais cru que t’aurais un camion. »
J’ai souri. Voilà que maintenant, elle y allait à coup de référence subtile.
« Je n’habite pas loin, a-t-elle repris. Je vais rentrer à pied. »
J’ai hoché la tête, un peu déçue par l’envol d’une possibilité de faire plus ample connaissance.
« Et puis, a-t-elle continué en me montrant sa mini-jupe, je ne sais pas si j’ai une tenue appropriée pour faire de la moto.
— Je ne sais pas, ai-je admis. Je n’ai jamais essayé.
— Pas très jupe ? a-t-elle demandé en souriant.
— Pas sur moi. Cela dit, sur toi, elle te va bien. »
Elle a haussé les épaules et avalé une frite, pendant que je restais immobile sans rien dire. J’étais censée partir, mais je ne n’en avais pas vraiment envie.
« Tu veux venir boire un coup ? » a-t-elle alors demandé.
Je n’allais pas vraiment refuser, hein ?
Commentaires
le texte suivant est un episode du roman enfants de mars et de venus, ça me parazît pas évident :)