Note préliminaire : le texte suivant est un épisode du roman Enfants de Mars et de Vénus, publié en ligne sous forme de  feuilleton tous les lundis. Pour les personnes qui prendraient le train en marche, il est préférable de commencer par le premier épisode ou d'aller consulter les anciens sur la page Téléchargements. Cet épisode est aussi disponible en format PDF.

Je pensais qu’on allait se diriger vers un bar quelconque, mais Alys, qui habitait vraiment à deux pas, m’a invitée chez elle.

Elle vivait seule dans un petit appartement, et manifestement pas depuis longtemps, à en juger par les étagères à moitié vides et les quelques cartons qui traînaient encore.

« Je suis désolée, a-t-elle dit, je n’ai pas fini d’emménager.

— Tu viens d’arriver en ville ? ai-je demandé en m’asseyant sur un petit canapé.

— Il y a quelques mois, en fait. Par contre, je viens de trouver l’appart’. »

Elle est revenue de la petite cuisine avec deux bières et s’est assise à côté de moi. On s’est alors tues un moment. J’hésitais entre catégoriser ça comme un silence pesant ou un moment privilégié où les mots étaient superflus.

J’en ai profité pour jeter un regard plus approfondi sur son appartement. Il y avait quelques posters féministes, lesbiens et anarchistes sur les murs, tandis qu’une pile de bouquins, un ordinateur portable, une télé et des DVDs s’entassaient sur un bureau.

« C’est un joli tatouage », a soudainement dit Alys en regardant mon bras gauche sur lequel était dessiné un grand serpent. Il m’avait coûté la peau des fesses et un océan de douleur, mais je ne le regrettais pas.

« Il y a aussi une partie qui est scarifié, ai-je précisé.

— Je vois ça. Ça rend bien. T’as dû en chier. »

J’ai haussé les épaules d’un air négligent, genre « je suis trop gouine pour craindre la douleur ».

« Tu veux voir le mien ? »

Avant que je ne puisse répondre, elle s’est levée et a retiré son tee-shirt. Voilà qui promettait de devenir intéressant.

J’ai aperçu un tatouage qui lui couvrait tout le dos. Il s’agissait d’un cercle avec plein de motifs bizarres auxquels je ne comprenais pas grand-chose. Ça faisait vaguement sataniste.

« C’est... euh, impressionnant, ai-je dit. Très... occulte. »

Elle a remis son tee-shirt, puis s’est rassise à côté de moi.

« Ça représente quoi ? ai-je demandé.

— C’est des symboles de protection.

— Vraiment ?

— Mettons que c’est pour ne plus avoir peur de l’obscurité.

— Et ça marche ? »

Elle a haussé les épaules.

« Au moins, ça impressionne vachement. J’en ai aussi un autre, mais je crois qu’on ne se connaît pas encore assez bien pour que je te montre l’endroit. »

Elle m’a regardée avec un sourire complice. J’ai apprécié le « pas encore ».

Elle a ensuite attrapé une sorte de trousse avant de se rasseoir à côté de moi, et en a sorti un pot de vernis rouge.

« Ça te gêne si je me refais les ongles ? »

J’ai haussé les épaules, ne voyant pas trop en quoi ça me gênerait ni pourquoi j’aurais eu mon mot à dire là-dessus.

« Tu peux te servir, a-t-elle dit en commençant à se peindre le pouce de la main droite. Même si j’imagine que tu n’est peut-être pas très branchée vernis non plus ? »

J’ai jeté un coup d’œil à sa trousse. Ce n’était effectivement pas franchement mon truc, mais je trouvais que ce n’était pas vraiment le bon moment pour dire « ben ouais, on n’a vraiment rien en commun ».

J’ai donc attrapé un pot de vernis noir qui ferait tout de même un peu moins pouffiasse que les autres.

« En fait, ai-je commencé, je suis fan. Le vernis, c’est un peu comme la kryptonite pour Superman. C’est mon point faible de féminité. »

Alys m’a regardée déboucher le pot avec un sourire aux lèvres, puis on s’est peint les ongles en silence. Ou plutôt, elle s’est peint les ongles pendant que je me mettais du noir partout sur les doigts.

J’ai arboré mon air embarrassé lorsqu’elle a eu terminé alors que je n’avais étalé du vernis que sur la moitié d’une main.

« D’accord, ai-je admis. J’ai un peu menti sur ma passion.

— Pas de kryptonite, alors ? a-t-elle demandé avec un air coquin.

— Ben, niveau féminité, j’ai, euh, des boucles d’oreille ? » ai-je hasardé, peu convaincue : je trouvais personnellement que les anneaux me donnaient un look plus pirate ou punk que féminine.

« Je vois ça, a-t-elle dit. Le vernis, tu veux que je te le mette ? »

Je lui ai tendu le pot, ainsi que la main que j’avais commencé à faire, et elle s’est mise au travail de manière beaucoup plus appliquée que moi.

« Tu fais ça bien, ai-je remarqué.

— Et tu n’as pas tout vu. Je peux me servir de ta main pour lire ta personnalité en même temps.

— Vraiment ? Et qu’est-ce que tu vois ? »

Elle a posé le pinceau et froncé les sourcils d’un air sérieux en me caressant le dos de la main.

« Vu les ongles courts, sans doute pour des raisons pratiques que je n’ai pas besoin d’expliciter, je dirais que tu es lesbienne. Les traces de blessure aux phalanges semblent indiquer une certaine tendance à la violence... »

Elle a fait une pause, le temps de regarder ma main gauche.

« ... et que tu es droitière, a-t-elle repris. Ce qui explique en partie le manque de précision pour le vernis.

— Donc, je suis une méchante gouine », ai-je résumé.

Elle a haussé les épaules et repris son pinceau d’un geste délicat.

« C’est un peu un pléonasme, non ? »

J’ai souri tandis qu’elle commençait à me noircir les ongles de la main gauche.

« Je ne suis pas vraiment violente, ai-je néanmoins tenu à préciser. C’était des circonstances compliquées.

— Vraiment ?

— Ben, il y avait cette fille. Un peu le même look que moi : treillis-rangers, mais avec une frange sur la tête et l’arrière du crâne rasée. Plutôt sexy, tu vois ? »

Alys s’est contentée de hocher légèrement la tête, toujours concentrée sur son travail.

« Alors, j’ai commencé un peu à la draguer, sauf que j’ai vite réalisé qu’en fait ce n’était pas le look gouine qu’elle avait, mais plutôt le style skinhead. »

Ma manucureuse s’est arrêtée quelques instants et m’a regardée en souriant.

« Oups, a-t-elle commenté.

— Voilà. Tu sais, il y a des skins qui ne sont pas nazis, ni fascistes, ni racistes, plutôt le contraire ?

— Je sais. Je suis même sortie avec un gars comme ça, quand je couchais avec des mecs.

— Vraiment ?

— Oui. C’était un gros con, cela dit. La seule chose de bien chez lui, c’était ses godasses. Du coup, je les lui ai piquées quand je me suis barrée.

— Eh bien, la skin dont je te parle, c’était pas son style. L’antifascisme, je veux dire, pas les gros cons, vu qu’elle était avec un mec. Un gros taré avec un tatouage moche dans le cou, genre croix gammée. Bizarrement, il a mal pris que je m’intéresse à sa copine. »

C’était bien moi, ça. Toujours à être attirée par la bonne personne. Au moins, les lacets rouges sur les godasses d’Alys — ou celles de son ex, plutôt — écartaient probablement l’hypothèse nazie.

Elle a terminé mon auriculaire et rangé son pinceau.

« Et du coup, a-t-elle continué, tu l’as frappé.

— Je me suis juste défendue. »

J’ai omis de préciser que je l’avais fait de manière légèrement préventive, histoire de profiter de l’effet de surprise, mais ça ne changeait pas grand-chose, si ? Après tout, la meilleure défense, c’était l’attaque. En plus, je m’étais enfuie tout de suite après, ce n’était pas non plus comme si je l’avais passé à tabac.

« Tu es une fille courageuse », a dit Alys d’une voix douce, en rapprochant subtilement son visage du mien.

« Je ne sais pas, ai-je répondu d’un air faussement modeste et un peu gêné. Ça dépend pour quoi, je suppose.

— Et pour m’embrasser, par exemple ? » a-t-elle demandé avec un sourire espiègle aux lèvres.

J’ai hésité quelques instants.

« Si je fais ça, je ne risque pas de me faire démolir par un nazi ?

— Promis. »