Épisode 3 (Chapitre 1 : La Valkyrie - suite)
Par Élisabeth le lundi 29 mars 2010, 02:35 - Épisodes - Lien permanent
Note préliminaire : le texte suivant est un épisode du roman Enfants de Mars et de Vénus, publié en ligne sous forme de feuilleton tous les lundis. Pour les personnes qui prendraient le train en marche, il est préférable de commencer par le premier épisode ou d'aller consulter les anciens sur la page Téléchargements. Cet épisode est aussi disponible en format PDF.
On est encore restées ensemble une heure ou deux à parler de choses et d’autres et à se faire quelques baisers avant que je ne finisse par rentrer chez moi avec une deuxième couche de vernis sur les doigts et son numéro de téléphone dans la poche.
On s’était promis de se revoir la semaine prochaine. Elle ne pouvait pas avant, car elle devait aller à un enterrement. L’annonce avait un peu plombé notre ersatz de soirée romantique, soit dit en passant.
En arrivant chez moi, je me suis couchée presque aussitôt et n’ai pas tardé à m’endormir.
C’est là que j’ai eu mon premier rêve chelou. Je veux dire, j’avais déjà eu des rêves bizarres au cours de mon existence, mais celui-ci était un peu différent.
Il commençait avec une nana plutôt grande à l’allure gothique qui m’annonçait sans préambule qu’elle s’appelait Lilith.
« C’est pas un personnage de jeux vidéos ? » ai-je alors demandé.
Ce qui était bien, dans les rêves, c’est que j’avais à peu près le même genre de perspicacité que dans la vraie vie.
« Tu ne connais pas Lilith ? a-t-elle alors demandé en me faisant de grands yeux. La première femme ? Avant Ève ? Qui refusait d’être soumise à Adam ?
— Non, ai-je admis. Tu peux m’expliquer pourquoi je suis en train de rêver que la première femme vient me donner un cours de mythologie ? »
La gothique a soudainement eu un air bizarrement enjoué.
« Tu te rends compte que c’est un rêve, m’a-t-elle félicitée. C’est bien, tu sais ? La plupart des gens...
— Cool, ai-je fait sur un ton beaucoup moins motivé que le sien. Tu veux quoi ?
— En fait, je voulais te parler d’Alys. Je ne veux pas que tu lui fasses de mal.
— Ce n’était pas vraiment mon intention », me suis-je défendue, en me demandant vaguement pourquoi je me justifiais devant un rêve.
Lilith s’est approchée de moi et m’a regardée d’un air soudainement très sérieux.
« Ce n’est pas une fille comme les autres. Promets-moi de ne pas la laisser tomber à cause de ça.
— C’est ça, ouais », ai-je grommelé. « Et je ne suis pas une fille comme les autres non plus, d’abord.
— Bien », a soupiré la gothique d’un air soulagé, comme si ma promesse m’engageait vaguement à quoique ce soit.
Elle a ensuite fait un grand sourire. Les goths n’étaient pas censés être un peu plus dépressifs ?
« Merci beaucoup. Joli tatouage, au fait. Le serpent, ça me rappelle la vieille histoire avec la pomme. Tu savais que selon certaines croyances, c’est Lilith qui a pris cette forme pour séduire Ève ?
— Non.
— C’est un peu comme si tu étais une de mes adoratrices, du coup », a-t-elle remarqué d’un air enthousiaste.
L’idée ne me rendait pas aussi euphorique qu’elle mais, bon, si ça pouvait lui faire plaisir...
« Ouais, ai-je fait. Cool. Maintenant, je peux me réveiller ? »
*****
Le lendemain, ce rêve n’était plus que ça : un rêve, un souvenir distant, à part que du coup je m’étais réveillée en pleine nuit et que j’avais mis deux heures à me rendormir.
À cause de ça, je suis arrivée dix minutes en retard à mon rendez-vous avec Julie, qui commençait déjà à faire la gueule à ce stade-là. Avec elle, on ne rigolait pas, question ponctualité.
On avait pris l’habitude de se retrouver plus ou moins régulièrement pour déjeuner le dimanche. Julie était flic, l’une des rares que je fréquentais. Ce qui s’expliquait peut-être par le fait que c’était aussi une de mes ex.
« Désolée pour le retard, ai-je dit en m’asseyant en face d’elle. Tu as commandé ?
— Je t’attendais », a-t-elle répondu sur un ton lourd de reproche en me passant le menu.
Je n’ai pas pris la peine de l’ouvrir. Depuis qu’on venait ici, je prenais pratiquement toujours la même chose : l’entrecôte saignante avec ses pommes de terre sautées et la sauce maison.
« Qu’est-ce que tu as fait à tes ongles ? m’a demandé Julie alors que je retirais mon blouson en cuir.
— Oh, ai-je fait en souriant. Il faut que je te raconte. J’ai rencontré une fille. Elle est... »
Je me suis contentée d’un soupir évocateur, façon amoureuse transie, et Julie a souri.
« Elle ressemble à quoi ?
— Grande, blonde, canon. Elle s’appelle Alys.
— Alys ? a demandé Julie en écarquillant les yeux. Tu veux dire, Alys la transsexuelle ?
— Non, ai-je répondu d’un air sûr de moi. Elle n’est pas transsexuelle. »
Puis j’ai réfléchi quelques secondes et me suis rendue compte que je n’avais aucun élément sérieux qui me permettait réellement d’affirmer qu’elle n’était pas trans.
Par ailleurs, elle était grande, ce qui pouvait, d’un point de vue statistique, être plutôt considéré comme un indice faisant pencher la balance de l’autre côté. Quoiqu’un indice plutôt faible, vu que je faisais presque la même taille qu’elle et que j’avais toujours été une fille, enfin, plus ou moins.
Cela dit, il y avait un certain nombre de choses qui prenaient un sens différent. Comme le fait que les flics l’avaient appelée « monsieur » ou certaines phrases qui ressemblaient maintenant furieusement à des insinuations ou à des perches tendues.
Je me suis sentie un peu comme en voyant un de ces films à suspens où, à la fin, tout ce qu’on a vu avant prend un sens différent parce qu’on a réalisé que le gentil et le méchant étaient la même personne, un peu schizophrène sur les bords.
Enfin, avec un côté légèrement moins épique, quand même.
« Oh », ai-je fait.
Puis je me suis souvenue de toute la discussion que j’avais tenue la veille à propos des chirurgies sur les trans que j’avais comparées à des mutilations. Pourquoi est-ce qu’on avait parlé de ça ? Pourquoi est-ce que je m’étais sentie obligée de l’ouvrir ?
Toujours est-il que, aidée par quelques bières, j’avais tenu tout un raisonnement que j’aurais peut-être dû m’abstenir de partager. En me basant sur le fait que les mutilations sur des hommes, ce n’était pas gênant, étant donné que les hommes étaient tous des cons, j’avais passé dix minutes à disserter sur l’opération de vaginoplastie, c’est-à-dire la transformation du pénis en vagin. Ma logique, c’était que c’était quelque chose de bien si on considérait qu’il s’agissait d’un homme voulant devenir une femme, mais quelque chose de mal si c’était une femme qui avait été un homme.
Après coup, tout cela me semblait avoir quand même beaucoup moins de sens, mais je commençais à me demander si ce qui avait un peu plombé l’ambiance dans notre soirée n’avait pas été ce discours plutôt que l’annonce de son départ à l’enterrement d’une amie.
« Oh, merde, merde, merde. Elle est transsexuelle ?
— Si c’est celle dont on m’a parlée. Tu l’as rencontrée comment ? »
Le serveur a choisi ce moment-là pour nous apporter nos plats. La vue et l’odeur de l’entrecôte saignante m’ont temporairement fait perdre le fil de la discussion, et Julie a dû soupirer bruyamment avant que je ne me rappelle qu’elle attendait une réponse.
« À la manif d’hier. Elle a fini au poste comme moi.
— C’est bien elle. Les collègues s’amusaient à regarder les photos des R.G. pour savoir ce qu’elle avait entre les jambes. Je ne crois pas qu’ils aient réussi à voir. »
J’ai soupiré devant le professionnalisme de ces policiers, toujours capables de laisser leur beaufitude à la maison.
« Je ne suis pas sûre que tu devrais continuer à la voir, a lâché Julie avec son air sérieux.
— Je ne suis pas sûre que tu devrais continuer à voir tes collègues, ai-je répliqué. Tu sais, je pense qu’il y a moyen de démissionner en gardant discrètement l’uniforme et les menottes...
— Lev, a-t-elle soupiré. Je ne plaisante pas. »
J’ai haussé les épaules. Après tout, moi non plus, je ne plaisantais pas vraiment.
« Pourquoi tu ne veux plus que je la vois ? ai-je demandé. Ça complique peut-être les choses, mais elle est quand même super cool et plutôt canon.
— Elle est dangereuse. C’est une psychopathe.
— J’ai peur que la plupart des filles qui veulent sortir avec moi rentrent un peu dans cette description. C’est à la limite du prérequis. »
Elle a soupiré, comme si c’était absolument incroyable que je n’accepte pas immédiatement d’arrêter de voir une copine parce qu’elle estimait qu’elle n’était pas assez bien pour moi.
« Contrairement aux collègues qui se branlaient sur les photos, j’ai regardé un peu le texte de son dossier. Elle était le suspect principal sur une affaire de meurtre. On n’a rien pu prouver, mais je pense que c’était elle.
— Hum », ai-je fait en baissant la tête.
Puis je me suis tue pour manger un peu et réfléchir par la même occasion. Suspecte, ça ne voulait pas dire coupable ; et même si elle l’était, elle avait peut-être eu une bonne raison.
« Pour ce que j’en sais, a repris Julie en voyant que je n’étais pas convaincue, elle a poignardé un type de manière répétée avec un Stiletto.
— Hein ? ai-je fait. Elle a tué un mec à coups de talons aiguille ? »
Il fallait reconnaître qu’au moins, elle y avait mis un certain style.
« À la base, c’est le nom d’un type de couteau, a expliqué la policière. On n’a pas retrouvé l’arme du crime, mais elle avait le même genre d’engin chez elle. Pas hyper courant, pourtant. »
J’ai hoché la tête, un peu déçue qu’il s’agisse d’un simple couteau et pas de meurtre à coup de talons.
« Honnêtement », ai-je admis en sachant que Julie allait me passer un savon lorsque j’allais prononcer le reste de la phrase, « actuellement ce qui m’angoisse un peu c’est surtout par rapport au couteau qu’elle a peut-être entre les jambes. »
La policière m’a regardée avec la tête qu’elle faisait quand elle ne comprenait pas ; mais elle était en train d’évoluer à vitesse grand V vers la tête qu’elle faisait quand elle n’était pas contente.
« D’accord, c’est une métaphore débile, ai-je admis. Je suppose que ça ne coupe pas, mais c’était pour rester dans la thématique.
— Tu crois vraiment que c’est le plus important ? » m’a demandé Julie en me crachant presque au visage.
J’ai fait une grimace. Ça n’était pas vraiment que j’avais envie de réduire une personne à ses organes génitaux, mais je n’avais jamais couché avec quelqu’un qui avait un pénis. Je n’étais pas sûre de savoir comment ça allait pouvoir se passer.
« Ben, non, pas vraiment, ai-je fini par dire. Au pire, si je n’arrive vraiment pas à m’y faire, j’imagine qu’on pourrait se contenter de baisers, de calins et de coups de fouet. »
Julie est restée muette, visiblement trop abasourdie pour être en colère contre moi. Il valait mieux en profiter.
« Cela dit, ai-je repris, ça ne marche que si elle est branchée sado-maso. »
Elle a lâché un soupir de lassitude.
« Je te parle de meurtre et tu n’es capable que de penser à la façon dont tu peux la baiser ?
— Ou alors », ai-je dit en ne pouvant m’empêcher de sourire, « c’est elle qui pourrait me baiser. Si elle met un gode-ceinture, peu importe ce qu’elle a en-dessous et le problème est réglé. »
La policière a levé les yeux au ciel d’un air effaré, puis a poussé un soupir qui voulait sans doute dire qu’elle laissait tomber.
« Tu fais ce que tu veux, a-t-elle dit. En attendant, j’ai ce qu’il te faut pour demain. »
Elle a attrapé une chemise cartonnée dans son sac et me l’a passée par dessus la table. Je l’ai rangée sans l’ouvrir. Je savais ce qu’elle contenait.
« Merci, ai-je dit. Et ne t’en fais pas pour Alys. Je suis sûre que c’est une fille bien.
— Je ne suis pas persuadée qu’on ait la même notion du bien, toutes les deux », m’a-t-elle répondu avec un ton lourd de reproches.
Commentaires
J'espère que tu ne le prendras pas mal, mais je n'ai pas accroché au début de cet épisode (jusqu'à l'évocation d'un amour affleurant entre Lev et Alys) — ce qui veut donc dire que j'ai aimé tout le reste.
L'introduction du chapitre, pour en arriver au rêve est un peu maladroite et rapide : une heure ou deux de flirt sont résumées en trois lignes. Peut-être aurait-il mieux valu une ellipse, qui était d'ailleurs suggérée par la fin de l'épisode précédent.
Par ailleurs, le rêve arrive un peu comme un cheveu sur la soupe. J'aurais aimé quelque chose de plus décousu, ou de plus poétique. Mais inclure un rêve dans un récit, c'est toujours un peu compliqué.
Sinon, j'aime beaucoup le point de vue narratif empreint du langage parfois peu châtié de Lev, qui, mêlé à son humanité, donne quelque chose de tout à fait séduisant dans la suite du texte. J'ai hâte d'être à lundi.
Non, je le prends pas mal, au contraire je trouve les critiques intéressantes, même quand elles sont pas entièrement positives :). Merci d'avoir pris le temps de la faire.
En l'occurrence je suis assez d'accord et ce passage ne me satisfait pas vraiment non plus. La seule défense que j'aurais c'est sur la non-utilisation d'ellipse, puisqu'autant avec la séparation en épisodes ça marcherait, autant dans la version «bouquin» où les épisodes d'un même chapitre sont à la suite, je trouve que ça serait moins clair.